XXIII. TRACY. — GRAMMAIRE. 3H
tandis que leurs combinaisons possibles expriment la faculté qu'elle a de s'enrichir de mots nouveaux, ou d'imiter ceux des autres langues. Si donc, au lieu de peindre chaque mot entier par une figure, on ne peint que les sons distincts qui entrent dans sa composition, on aura une écriture proprement dite, laquelle sera alphabétique ou syllabique, suivant que les diverses circonstances des sons articulés seront représentées chacune par un signe simple et unique, ou que plusieurs circonstances de ces mêmes sons seront exprimées par un signe unique composé.
L'écriture peinte et l'écriture proprement dite atteignent donc l'une et l'autre le but essentiel de toute écriture, celui de rendre durables et fixes les signes d'abord transitoires et pas-, sagers du langage. Mais, quand on examine de près les conséquences et les propriétés exclusives de chacun de ces deux procédés en particulier, on y trouve tant de différence et d'inégalité qu'il est impossible de n'en être pas frappé. Le C. Tracy est entrédans cet examen, et il y a porté la précision et la sagacité habituelles de son esprit. Il serait trop long de rappeler ses diverses observations sur ce sujet ; nous en indiquerons du moins une qui nous a paru neuve et qui se rattache à un fait aussi curieux que bien constaté.
Parmi les désavantages inséparables de l'écriture hiéroglyphique, il en est un dont l'influence n'avait pas encore été évaluée pour ce qu'elle est. Nous allons essayer de faire entendre en quoi il consiste. Une langue parlée et une écriture hiéroglyphique qui la représente subissent chacune des changements, comme toutes les inventions appliquées à l'usage habituel des grandes masses d'hommes. Mais, par la nature particulrère de chacune des deux inventions dont il s'agit ici, Tune ne peut pas servir à noter, à indiquer les variations de l'autre. Les altérations que la langue parlée a subies dans l'intervalle de deux siècles, par exemple, seraient exactement marquées par l'écriture usitée au commencement de cet intervalle, si cette écriture représentait des sons. Mais, dans l'hypothèse dont il
est question, elle ne représente que des idées ou plutôt des signes d*idées, sans aucun égard aux articulations et aux autres circonstances des sons dont ces signes sont composés. Elle ne peut donc pas servir à indiquer des changements qui seraient supposés ne porter que sur les sons. Un inconvénient analogue existe dans récriture, quand il s'agit d'y interpréter par la parole un caractère qui représente un mot oublié ou tombé en désuétude. Cette interprétation est nécessairement arbitraire et hasardée, le caractère dont il s'agit n'ayant qu'une valeur représentative du mot que l'on suppose perdu, et nulle valeur propre qui puisse rappeler ce mot.
Ainsi, quand on nous dit que l'écriture chinoise est composée de quatre-vingt mille caractères symboliques dont les lettrés les plus savants ne parviennent guère à connaître plus de quinze mille, il est permis de présumer que ce dernier nombre représente pour le moins tous les mots auxquels il est possible, dans l'état actuel de la langue chinoise, d'attacher des idées précises ; et que l'immense surplus de ces nombres n'est autre chose que Tindéchiffrable peinture des mots qui se sont perdus dans les révolutions de cette langue. Il nous semble que Ton pourrait conclure d'une foule de faits et d'analogies qu'un peuple chez lequel il existerait une classe d'individus qui aurait réellement besoin de quatre-vingt mille mots pour énoncer ses idées, serait parvenu à un degré de culture intellectuelle supérieur à tout ce que nous connaissons, et même à ce que nous pourrions imaginer en ce genre ; et, certes, ce n'est pas là l'idée que Ton doit se faire des Chinois. On dit aussi qu'il existe chez eux des bibliothèques qui contiennent jusqu'à dix millions de volumes. Si le fait est vrai, il faut nécessairement que les cinquante ou soixante mille caractères dont le lettré le plus habile est invinciblement condamné à ignorer la signification se trouvent employés dans cette effrayante quantité de livres.
Au reste, tout ce que nous savons, non-seulement de l'histoire desChinois, mais de celle des anciens Egyptiens, confirme également la théorie du C. Tracy sur l'influence intellectuelle,