XXIII. TRACY. — GRAMMAIRE
politique et morale, d*un système d'écriture hiéroglyphique.
De toutes ses observations sur cet intéressant sujet, l'auteur tire une conséquence indirecte très-ingénieuse et qui se rattache à la question de Texistence d'un peuple primitif dont tous les autres peuples auraient hérité leurs arts, leurs sciences et leurs principales institutions sociales, question qui n'a guère pu paraître jusqu'ici que curieuse et hardie, parce qu'on est loin d'avoir rassemblé ou même soupçonné toutes les données qui peuvent servir à la résoudre, mais dont la solution ne doit pas encore être jugée impossible, et jetterait un jour tout nouveau sur l'histoire de l'espèce humaine.
Frappé de trouver chez les grands peuples se servant d'hiéroglyphes, et d'ailleurs les plus anciens dont Thistoire fasse mention, des connaissances d'un ordre incompatible avec leur système d'écriture, observant, en outre, que ces connaissances ne se montrent, chez les peuples dont il s'agit, que comme les fragments et les débris dispersés et mutilés d'un monument dont on n'aperçoit plus les proportions ni l'ensemble, le C. Tracy en conclut qu'elles doivent être nées chez un peuple antérieur dont le nom et le pays sont encore ignorés.
Il résulte de toutes ces considérations que rien n'est plus important pour une nation que la détermination par laquelle elle adopte ou l'écriture hiéroglypliique, ou l'écriture proprement dite, conclusion qui peut paraître singulière à des esprits bornés, et qui est cependant rigoureusement vraie, rigoureusement déduite d'une foule de raisonnements et de faits qui se prêtent un jour et un appui mutuels.
De l'examen des propriétés distinctes et des effets divers de l'écriture alphabétique et de l'écriture hiérogl)rphique, le C. Tracy passe à l'explication de l'origine de Tune et de l'autre. C'est une de ces questions difficiles et rebattues qui ont exercé plus souvent la patience des érudits que l'attention des philosophes, et sur lesquelles il est peut-être impossible d'arriver à une solution complète, et surtoi^t incontestable. Il n'est pas
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difficile de présumer que celle qu'en a donnée le C. Tracy est neuve et ingénieuse ; mais son plus grand mérite est d'être fondée sur des considérations prises dans la nature de Tespril humain, et sur une observation trfes-déliée de ses procédés dans la formation de ses idées.
Il combat d^abord Topinion assez commune, et jusqu^ici accréditée par les recherches de plusieurs érudits, que les alphabets sont dérivés de Técriture hiéroglyphique, et ne sont que le dernier terme, le dernier progrès de celle-ci. Cette opinion n'est appuyée sur aucun fait positif, et elle est contraire à quelques-uns, circonstance qui devrait suffire pour la faire rejeter; mais ce n'est pas tout : l'écriture alphabétique et l'écriture hiéroglyphique sont deux procédés fondés sur des vues de Tesprit totalement différentes, et dont on ne saurait concevoir que l'une puisse jamais mener à l'autre. La seule cause qui nous paraisse devoir abolir une écriture symbolique chez une nation où elle a été une fois établie, c'est la conquête de cette nation par une autre qui, parlant une langue différente, possède en même temps un alphabet. Si la langue parlée de la nation vaincue est remplacée par celle du peuple conquérant, récriture qui en était la représenlatii)n se trouve anéantie par cela seul. C'est probablement ce qui est arrivé autrefois on Efi:yple, pays conquis tant de fois et par tant de nations diverses. C'est probablement ce qui arrivera tôt ou tard k la Chine, si les Tartares qui ont une écriture «alphabétique conservent leur domination dans cette vaste et singulière contrée. Le C. Tracy a développé ces idées avec beaucoup do clarté, et il nous semble qu'elles ne laissent aucune incertitude sur la question à laquelle elles se rapportent.
L'invention des hiéroglyphes comme représentation de la parole, ou plutôt des idées exprimées par la parole, n'est pas difficile à concevoir. Leurs transformations et leur complication successives ne le sont guère plus. On en trouve les traces dans diverses écritures hiéroglyphiques. Mais il n'en est pas de même de l'invention de l'alphabet; ou du moins on est for-
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temeni tenté de la regarder comme le résultat d'un degré de cultnre et de civilisation supérieur à celui que supposent la découverte et Fusage des hiéroglyphes; et par conséquent comme appartenant à une époque distincte et postérieure. Le C. Tracy ne pense pas de même. L'invention de ces deux manières d'écrire peut être rapportée, suivant lui, au même degré de culture et de développement de Tesprit humain, et il considère Tadoption de Tune, à l'exclusion de l'autre, comme l'effet de circonstances particulières impossibles à déterminer, mais ne dérivant pas d'une inégalité réelle de culture intellectuelle et sociale, et ne devant par conséquent pas être rapportée à deux époques distinctes de l'histoire de l'esprit humain. Il attribue l'origine de l'écriture, proprement dito^ à la musique, dont il suppose avec raison l'existence antérieure à celle des alphabets. Cette opinion n'est pas seulement trèsingénieuse; elle est fondée sur le rapprochement de plusieurs circonstances essentielles de la nature du langage articulé on général, et de l'état primitif de ce langage. Nous essayerons d'indiquer l'opinion du G. Tracy sur cet objet; mais cela nous sera plus facile, lorsque nous connaîtrons ses idées sur la chose même dont toute écriture, proprement dite, est la représentation; c'est-à-dire, sur la parole. Il faut, d'ailleurs, savoir en quoi consiste précisément cette dernière, quelles en sont les circonstances caractéristiques et les éléments, afin d'être bien assuré de ce' que doit être un système d'écriture, pour servir à la représenter fidèlement, pour reconnaître jusqu'à quel point les écritures qui nous sont connues remplissent cette fonction.
Cette partie du travail du C. Tracy est, sans contredit, une de celles où il a fait le plus heureusement usage de l'esprit d'analyse. Aucune n'est plus féconde en applications et en conséquences immédiates, ce qui prouve que l'auteur s'est élevé jusqu'au principe auquel se subordonnent tous les faits que peut embrasser une discussion sur la nature des sons articulés, et sur la manière dont ces sons doivent être représentés par
des signes écrits. Il faut une certaine mesure d'attention pour bien saisir les idées du G. Tracy sur cet objet, non que ces idées soient obscures en elles-mêmes, ou rendues avec obscurité, mais simplement parce qu'elles sont très-nouvelles et contraires à plusieurs préjugés consacrés par une longue habitude. C'est presque toujours dans ce sens que certaines vérités exigent quelque effort de réflexion pour être comprises.
On regarde communément les voix qui, dans nos alpha* bets, sont représentées par les voyelles, comme une espèce de sons, et les articulations figurées par les consonnes, comme une autre espèce de sons constituant avec les premiers les éléments de la parole. Or, ni les voix, ni les articulations, ne peuvent être prises pour des sons complets et différents entre eux; ce sont deux qualités distinctes Tune de l'autre, et toutes deux inhérentes à chacun des sons dont est formé le langage articulé ; elles ne suffisent même pas pour constituer un son quelconque dans ce langage, c'est-à-dire qu'elles n'en sont pas les seules circonstances, les seules propriétés constantes et nécessaires. Le C. Tracy en compte trois autres : la durée j le ton et le timbre. Ici nous allons le citer textuellement, pour ne pas courir le risque de mal rendre ses idées, en les rendant en d'autres termes. •
« Chacun des sons du langage oral, » dit-il, « résulte de rémission d'une certaine quantité d'air qui sort de la gorge, pendant que le système entier de l'organe vocal est disposé d'une certaine manière. Quand cette disposition de l'organe change en tout ou en partie, d'une manière ou d'autre, ce n'est plus le même son qui se continue, c*en est un autre qui lui succède. Chaque son, chaque émission d'air réellement distincte d'une autre, réellement différente d'elle par quelque circonstance que ce soit, forme une syllabe naturelle ou physique. Ces syllabes naturelles ou physiques sont toujours séparées l'une de l'autre par un mouvement quelconque dans Torgane, par un changement dans sa disposition, qui interrompt l'émission de Tair, ou seulement la modifie. Si ces syllabes naturelles ou