II. CORAY. — ISOCRATE
France, et où l'on va rétablir sur une base à la fois plus solide et plus étendue renseignement et la culture des langues anciennes, nous parait tout à fait propre à intéresser en faveur d'un ouvrage dont l'objet spécial est de perfectionner et d'améliorer cet enseignement et cette culture. On ne saurait se dissimuler que, depuis plus de quinze ans, nous sommes tombés, sous ce rapport, dans une sorte d'infériorité humiliante relativement aux autres nations de l'Europe civilisée; et, s'il n'est pas moins glorieux de l'emporter sur ses voisins par la supériorité des lumières que par celle des armes, nous devons désirer avec ardeur que ces études qui ont contribué à former autrefois tant d'écrivains célèbres, dont les ouvrages assurent à notre langue et à notre littérature une durée immortelle, reprennent eniin la faveur et l'éclat dont elles ont joui parmi nous dans les siècles précédents.
L'ouvrage que nous annonçons mérite d'autant plus de fixer l'attention à cet égard, et dans l'état actuel de nos connaissances, qu'il est plutôt propre à former les jeunes maîtres et à perfectionner ceux qui ont déjà fait quelques progrès dans l'étude du grec, que destiné à être mis entre les mains des écoliers. Des deux volumes qui le composent, le premier contient : l^un essai sur l'enseignement de la langue grecque, et une dissertation sur Isocrate et sur ses écrits, en grec moderne; 2** le texte entier des ouvrages qui nous restent dlsocrate ; 3° enfin huit à neuf pages d'anciennes scholies sur cet orateur, partie peu considérable et d'un assez médiocre intérêt, mais que l'éditeur a cru devoir ajouter pour rendre son édition tout à fait complète. Le second volume comprend le commentaire de l'éditeur, qui a jugé convenable de l'écrire en grec à la manière d'Eustathc et des anciens scholiastes, comme étant destiné spécialement aux Grecs ses compatriotes. Il y a joint les index nécessaires et les témoignages des anciens écrivains sur Isocrate et sur ses ouvrages, particulièrement ce qui s'en trouve dans Denys d'Halicarnasse.
Sans doute Isocrate n'est, ni par la nature des sujets qu'il a
traités, ni par lo mérite et la variété des images et des pensées, un des écrivains de Tanliquité dont la lecture offre le plus d'intérêt. Notre illustre Fénelon, dans ses Dialogues sur réloquence, en parle même avec assez peu d'estime, et le place infiniment au-dessous des orateurs de premier ordre tels qu'étaient Démosthène et Gicéron. Cependant ce grand maître de Téloquence romaine était pénétré d'estime et d'admiration pour les écrits d'Isocrate, et dans plusieurs endroits de son traité de YOrcUewr il lui prodigue les plus grands éloges ; Quintilien, qui avait aussi médité profondément sur l'art oratoire, ne s^en montre pas moins admirateur. Il en faut dire autant de Denys d'Halicarnasse, qui, dans ses écrits sur la rhétorique^ a examiné fort en détail les discours d'Isocrate, auquel il donne également beaucoup de louanges. Mais ces trois écrivains s'accordent aussi sur les défauts qu'on peut légitimement reprocher à cet illustre orateur : ils blâment en lui une affectation continuelle à balancer et à opposer entre eux les membres de ses périodes, un soin minutieux à rechercher des désinences semblables, à éviter le concours des sons qui pouvaient rompre Tharmonie de sa phrase, ce qui le rend monotone à force de régularité : en un mot, une attention si scrupuleuse sur le choix et l'arrangement des paroles, que la vigueur ou la chaleur des pensées, des sentiments, est trop souvent comme étouffée sous cet amas d'ornements recherchés dont il s'attache à les revêtir.
Il pouvait donc être utile de rechercher jusqu'à quel point ces défauts d'Isocrate sont réels ; d'en faire connaître la cause et de déterminer le degré d'utilité qu'on peut néanmoins retirer de la lecture de ses écrits, et c'est ce que le savant et judicieux éditeur nous parait avoir fait avec beaucoup de succës dans le discours qui sert d'introduction au texte de son auteur. Ce discours où Ton trouve des réflexions pleines de justesse sur la rhétorique et sur l'art de l'enseigner, un précis très-intéressant et très-instructif sur la vie d'Isocrate et sur les éditions que l'on a données à différentes époques des écrits de cet orateur, nous offre tous les documents nécessaires pour fixer, avec autant de