II. CORAY. - ISOCRATE
certitude qu'on peut le faire, Topinion que nous devons nous former du genre de talent et du mérite des ouvrages dlsocrate. Une circonstance à laquelle ses détracteurs paraissent n'avoir pas fait assez d^attention, c'est que Téloquence n'était pas encore formée à Athènes avant qu'Isocrate en eut fait son étude spéciale, et, pour ainsi dire, sa profession. Sans doute auparavant il y avait eu des citoyens qui possédèrent à un très-haut degré le talent de la parole ; c'était en grande partie à ce talent que Selon, Pisistrate, et surtout Périclès, avaient dû l'empire presque absolu qu'ils avaient exercé sur les esprits et sur les volontés des Athéniens. Mais il n'en est pas moins vrai que la rhétorique, ou l'éloquence, considérée comme un art particulier qui a ses règles et ses principes, ne fut connue chez les Grecs qu'à Tépoque des sophistes, c'est-à-dire vers le milieu du cinquième siècle avant l'ère chrétienne, dans la jeunesse d'Isocrate. C'est alors que Gorgias de Léontium, Prodicus de Céos, Hippias dTlée, et plusieurs autres hommes doués de talents plus ou moins distingués, s'appliquèrent à l'étude de Tart de la parole, dont ils cultivèrent les diiTérentes branches ; les uns s attachaient à donner à leurs périodes du nombre et de Tharmonie, les autres, à rechercher les figures propres à émouvoir les passions des auditeurs; mais il est aisé de sentir, par cela même, que ces diiTérentes parties étant l'objet d'une recherche et d'une attention particulières, les productions où leurs auteurs en faisaient usage devaient porter Tempreinte d'une affectation aussi contraire au but de la véritable éloquence qu'aux lois du bon goût. On ne doit pourtant pas confondre avec les recherches futiles, dont vous venons de parler, les efforts que fit Prodicus de Céos pour déterminer avec plus de précision qu'on ne l'avait fait jusqu'alors les divers sens dont un même mot est susceptible. Ce genre de recherches qui a fait la gloire d'un de nos plus célèbres grammairiens (Fabbé Girard) contribue essentiellement à la propriété de l'expression. Tune des plusprécieusos qualités du style. Ce fut à l'école de ces premiers créateurs de lart oratoire que se forma Isocrate. Il eut particulièrement pour maître ce
Gorgias dont réloquenco oxcita parmi les Athéniens un tel enthousiasme, qu'ils lui accordèrent d'un consentement unanime tout ce qu'il demandait pour les Léontins, ses compatriotes, qui Tavaient député. Sans doute, comme Tobserve avec raison Diodore de Sicile en racontant ce fait, les Athéniens, lorsque leur goût se fut perfectionné, auraient fait peu de cas de ces figures recherchées et prodiguées à Texcës, dont la nouveauté les séduisit alors, et toute cette pompe d'expression employée sans mesure et sans jugement ne leur aurait paru que ridicule; mais c'étaient là les premiei*s essais d'un art qui dans la suite devint tout-puissant sur ce peuple doué d'une imagination si vive et d'une si heureuse organisation, et le triomphe qu'obtint alors Gorgias ne nous permet pas de douter qu'il ne fût lui-même doué d'un talent peu commun, auquel la culture avait dû nécessairement ajouter une sorte d'éclat et de mérite réel.
Quoi qu'il en soit, Isocrate eut incontestablement celui d'appliquer l'éloquence à des sujets plus dignes d'intéresser les hommes raisonnables et de les traiter avec infiniment plus de sagesse et de goût que ne l'avaient fait ses maîtres et ses devanciers. C'est le témoignage que Platon, qui affecta toujours de faire assez peu de cas de la rhétorique, semble s'être plu à lui rendre. «Je lui trouve pour l'éloquence, fait-il dire à Socrate, un naturel plus heureux qu'à Lysias, Mes sentiments plus nobles et plus élevés, enfin il y a dans ses pensées un fond de philosophie qui peut un jour l'élever à quelque chose de grand et de sublime. » En effet, Isocrate, quoique son excessive timidité l'eût toujours empêché de se produire en public et d'y réciter lui-même ses harangues, paraît avoir eu beaucoup de fermeté de caractère, et cette sorte de courage, à la fois la plus rare et la plus honorable, qui consiste à braver le crime tout-puissant, et à mùiifester, même au péril de sa vie, une opinion généreuse et conforme à la justice. Il eu donna des preuves signalées dans deux circonstances également remarquables. La première, lorsqu'il osa seul sejoindreàSocratepourprendreladéfensedeThéramène que les trente tyrans condamnèrent injustement; la seconde^