‹ MélangesChapitre 142 sur 269 · XXVII. CHAVANNES. — PESTALOZZI · texte numérisé non relu

XXVII. CHAVANNES. — PESTALOZZI

que Pcslalozzi ol ses collaborateurs ont pu donner à leur entreprise, dans les trois années qui se sont écoulées depuis que la première édition de cette brochure a paru.

En considérant le degré de perfection où sont portés la plupart de nos arts, on a lieu sans doute d'être étonné que celui qui semblerait devoir être le plus facile, qui du moins est le plus habituellement pratiqué et le plus indispensable, je veux dire l'art d'instruire l'enfance, soit encore si imparfait, qu'on doive regarder comme un bienfait inappréciable l'invention d'une méthode raisonnable et sûre pour cet objet. Mais si d'ailleurs on réfléchit qu'une pareille méthode ne peut être le résultat que d'une observation générale et attentive de nos facultés intellectuelles, et que ce ne peut être que longtemps après qu'un grand nombre do connaissances ou de sciences particulières, plus ou moins immédiatement applicables aux besoins de la Société, ont été créées et perfectionnées, qu'il peut être permis à l'homme de porter un œil attentif et observateur sur les procédés de son intelligence considérée comme une faculté générale et qui embrasse tous ses moyens de connaître et d'agir en vertu de ses connaissances ; on s'étonne moins que l'art de transmettre les idées, et d'en diriger la marche ou le développement progressif, ne fasse pour ainsi dire que de naître.

Le célèbre Pestalozzi a fait faire à cet art un pas très remarquable : j'ignore ce qu'il a pu devoir à l'étude directe des ouvrages de Locke, de Condillac, de Charles Bonnet, de J.-J. Rousseau, etc. Je ne sais pas même s'il a jamais lu ce que ces illustres philosophes ont écrit sur ce qui faisait l'objet habituel et presque exclusif de ses méditations, mais je n'en suis pas moins convaincu qu'il a puisé, soit sciemment, soit à son insu, les vues qui ont dirigé sa marche et qui Pont assurée, dans la masse des idées saines qui se trouvaient répandues dans le monde à l'époque où il a commencé à s'en occuper.

En effet, la nécessité de commencer avec les enfants par les idées sensibles les plus simples et les plus à leur portée

pour les conduire par une marche lente, mais sûre^ à des idées intellectuelles très composées ; le soin extrême qu'il faut avoir de ne franchir aucune idée intermédiaire sans s'être assuré que Tenfant peut la suppléer par lui-même et la supplée en effet ; rhabitude qu'on ne saurait lui faire contracter trop tôt d'analyser tous les objets qui frappent ses sens, c'est-à-dire d'en considérer les diverses parties chacune à part et dans un ordre régulier et déterminé pour se faire une idée nette et complète de l'ensemble et de ses détails; l'importance des notions premières et fondamentales sur lesquelles on ne saurait trop insister ni revenir trop souvent, puisque c'est sur elles que repose tout l'édifice de nos connaissances, et que chaque degré de perfection qu'elles acquièrent n'est presque qu'une transformation de ces notions fondamentales, chaque pas que nous faisons dans la science n'est guère qu'un nouvel aspect sous lequel nous les envisageons; l'utilité incontestable ou plutôt l'indispensable nécessité d'attacher à chaque objet un signe clair et précis qui le distingue encore mieux et qui le mette, en quelque sorte, à notre disposition, ce qui consiste à déterminer avec le plus de justesse qu'il est possible l'emploi et les acceptions des mots, voilà ce que les philosophes que j'ai cités précédommeut, et tous les écrivains qui ont marché sur leurs traces et qui ont traité les mêmes sujets qu'eux, ou des sujets aualojfues, ont expressément recommandé ; telles sont les vérités fondamentales qu'on peut extraire des écrits de Locke, de J.-J. Rousseau, et surtout de Condillac par rapport à Tobjet particulier qui nous occupe en ce moment.

Mais, comme Ta très bien observé Pascal, si toutes les vérités sont dans le monde, on manque le plus souvent à les appliquer, et c'est ici que l'application est assurément le point essentiel. D'ailleurs, quoique les principes fondamentaux d'un art ou d'une science quelconque aient été déjà trouvés par un on plusieurs hommes de génie, tant qu'ils n'en ont pas fait une application directe et méthodique, onpeut dire que l'art n'existe pas; et celui qui le premier se trouve conduit par une suite

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d'expériences, ou même, si l'on veut, de tâtonnements, à réunir les principes épars dans leur véritable ordre de déduction, et à en faire une application vraiment utile et sûre, à encore une assez belle part de gloire, puisqu^on peut, jusqu'à un certain point, le regarder comme le véritable créateur de l'art.

C'est à cette sorte de gloire que Pestalozzî paraît avoir aspiré, et ses efforts pour l'obtenir ont été couronnés par le succès. Le désir de sei^vir utilement la classe utile et trop dédaignée des habitants de la campagne semble avoir été la passion dominante de toute sa vie; c'est dans la vue de satisfaire ce penchant, qui ne peut être que celui d'une âme forte et généreuse, qu'on le vit dès sa jeunesse embrasser la profession d'avocat, puis celle d'agriculteur, puis enfin celle d'instituteur, à laquelle son génie semblait l'appeler plus spécialement.

Mais ce n'est qu'après avoir échoué plus d'une fois dans ses entreprises, après avoir vaincu une foule d'obstacles de différents genres, qu'il est parvenu à foniier enfin ces intéressants établissements qui attestent aujourd'hui sa haute capacité, et qui, longtemps après lui, feront bénir sa mémoire.

Voici comment il parle lui-même de sa première tentative et du peu de succès qu'elle eut : « Je vécus pendant des années, dit-il, au milieu d'un cercle de plus de cinquante enfants dont les parents étaient dans la plus profonde misère. Je partageai dans ma pauvreté mon pain avec eux; je vécus moi-même comme un mendiant, pour apprendre à deé mendiants à vivre

en hommes Mon plan échoua; mais, au milieu des efforts

inexprimables que j'avais faits, j'avais appris des vérités innombrables, et je ne fus jamais plus fortement convaincu de la bonté de mon projet que lorsque je me vis forcé d'y renoncer. »

Il semble que ce soit le privilège des idées grandes et généreuses d'inspirer à ceux qui en sont une fois pénétrés un courage à l'épreuve de tous les revers. Ruiné en quelque sorte par la chute de son premier établissement, Pestalozzi n'en suit pas avec moins d'ardeur l'objet de ses méditations, et, en attendant

qu'il ait pu trouver roccasion et les moyens de former quelque nouvelle entreprise, il publie divers ouvrages où il expose ses vues et ses idées sur l'éducation. D'abord une espèce de roman populaire intitulé : Léonard et Gertrude, qui lit une grande sensation; puis Christophe et Else, ou entretiens de la soirée sur Léonard et Gertrude ; ]^ms une feuille helvétique, destinée aux habitants de la campagne. Enfin il donna, en 4797, une première esquisse de sa méthode sous ce titre : Mes recherches sur la marche de la nature dans le développement de l'hotnme.

Les vues neuves et intéressantes répandues dans ces divers ouvrages attirèrent l'attention des hommes éclairés , et des membres du gouvernement s'intéressèrent au sort et aux projets de leur auteur; l'un deux même engagea Pestalozzi à se mettre à la tête d'une école dans un pays qui venait d'être dévasté par la guerre. Le dénuement absolu où il allait se trouver de toutes les ressources nécessaires pour former un pareil établissement, la nécessité de pourvoir seul aux besoins de toute espèce dont il allait être assiégé dans une maison qui n'était pas même réparée, au milieu des maladies qui désolaient cette contrée, rien ne put arrêter Tardeur de son zèle. On ne lira pas sans intérêt les détails qu'il donne sur sa position à cette époque, dans une lettre adressée à sou ami Gcssner, dont nous avons déjà cité un passage :

« Je serais descendu dans le plus profond dos abîmes, ditil, pour m'approchcr de mon but, et j'y réussis en effet

Les enfants s'élevèrent insensiblement jusques à quatre-vingt, tous d'âges inégaux, et tous, un très petit nombre excepté, absolument ignorants; quelletâche ! J'osai cependant l'entreprendre ; et bientôt ceux qui vinrent me voir furent étonnés de TefTet que

je produisais C'était le résultat d'une idée simple, mais dont

je ne pouvais pas me rendre raison. Ce n'était que le pressentiment do l'art que je cherchais ; je ne savais pas précisément ce

que je faisais, mais je savais ce que je voulais mourir ou

arriver à mon but

« L'ignorance absolue où j'étais de la marche que je devais

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suivre me força à m'arrêter longtemps sur mes premiers pas ; et cela me conduisit à juger par expérience du haut degré auquel les forces intellectuelles de Tenfant peuvent s'élever, lorsqu'on a soin de le retenir sur les points élémentaires jusqu'à ce qu'il se les soit entièrement rehdus propres. Je sentis, comme je ne l'avais jamais fait, la liaison étroite qui existe dans chaque branche de connaissances entre ses points élémentaires et son ensemble, et je vis de même les lacunes innombrables que la négligence et le désordre à cet égard doivent nécessairement produire. Les effets de Tattention que j'apportai à donner à l'enseignement de mes points élémentaires la plus grande perfection possible surpassèrent mon attente. Je vis se développer rapidement chez mes enfants un sentiment intime de forces

qui jusqu'alors leur avaient été inconnues Us avaient la

conscience de ce dont ils étaient capables ; et bientôt les difficultés et les dégoûts des écoles ordinaires s'évanouirent, etc. »

Les détails dans lesquels nous venons d'entrer sur la personne de Pestalozzi et sur ses premières tentatives nous ont paru, indépendamment de l'intérêt qu'ils peuvent avoir en euxmêmes, propres à répandre quelque jour sur l'exposé de sa méthode, que nous ne pouvons donner que d'une manière assez incomplète, parce que l'ouvrage que nous analysons ne nous fournit pas sur plusieurs points essentiels tous les développements que nous aurions désirés. Nous ajouterons seulement, pour terminer ce récit abrégé des travaux de Pestalozzi, qu'il fut forcé par les événements de la guerre d'abandonner encore l'établissement de Stanz, dans le canton d'Underwald, celui-là même dont nous venons de parler, au moment où il commençait à prospérer; que, malgré les dégoûts qu'on chercha à lui donner, et les persécutions qu'on lui fit éprouver, aidé enfin de la protection d'un gouvernement éclairé, il parvint à former les deux établissements qui existent auJQurd'hui, l'un à Buchsée, village à deux lieues de Berne, et l'autre à Yverdun, johe ville du cantoade Yaud, et où Ton pratMnfiJMQlo.plM

grand succès sa méthode d'eRseignement, dont nous allons essayer de donner quelque idée.

Qu'on se rappelle que c'est principalement le développement des forces intellectuelles de l'enfance et l'instruction de la jeunesse de la classe pauvre que l'estalozzi a eus en vue, et l'on concevra d'abord que, pour Tun de ces deux objets, ses travaux, s'ils ont eu d'heureux résultats, ne peuvent manquer do devenir un avantage inappréciable pour toutes les classes de la société, puisque dans toutes le premier développement de Tintelligence est à peu près abandonné au hasard des circonstances ; mais, si de plus l'instruction qu'il donne à la jeunesse est fondée sur les mêmes principes que celle qu*il donne à l'enfance, si les moyens qu'il emploie pour accroître la masse des connaissances de l'une se déduisent immédiatement de ceux quïl a employés pour donner à l'autre ses premières notions ; si enfin ces connaissances sont celles dont l'application est indispensablement nécessaire dans tous les états et dans toutes les situations de la vie, n'est-il pas évident que cette seconde partie des travaux de l'habile instituteur pourra fort bien convenir à la jeunesse de tout état et de toute condition? Or, voici comment il procède d'abord pour renfance :

L'enfant, du moment on il commence à vivre, reçoit une multitude infinie d'impressions de lunl ce qui l'environne ; et c'est ainsi qu'il apprend à faire usai^e de ses divers or*»anes, qu'il acquiert, sans s'en douter et presque sans le vouloir, un grand nombre de connaissances diverses. 11 parvient à connaître en très peu de temps la plus f^rande partie des objets qui sont communément à sa portée, lenrs diUérenles parties, leurs qualités ou propriétés et leurs noms. Le premier pas que fait Pestalozzi dans la vue d'aider à ce développement nécessaire et spontané de rintelligence, c'est de le régulariser en quelque sorte, de coordonner et de fixer par une observation plus régulière et plus attentive cette multitude d'idées et de notions que l'enfant est forcé d'acquérir; et, pour y parvenir, c'est aux mères de ces enfants ou à colles qui leur en tiennent lieu que Tinsli-

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tuteur s'adresse. Il a composé pour elles ua petit traité, où il leur apprend à présenter aux enfants un sujet d'observation déterminé qui puisse arrêter leur attention et leur donner les premiers principes d'une analyse régulière et détaillée des objets.

Le premier qu'il choisit est le corps humain, celui de tous les objets qui se présente le plus naturellement et dont l'observation peut être répétée avec le plus de facilité; il offre aux mères sur cette matière une suite de dix exercices dont l'intérêt augmente progressivement. L'enfant apprend à connaître et à nommer les diverses parties de son corps avec leurs divisions et sous-divisions dans le plus grand détail ; celles qui sont simples, doubles, quadruples, etc. ; leur connexion entre elles, les particularités ou qualités propres à chacune d'elles; les différentes parties qui ont des qualités semblables; leurs fonctions ou usages particuliers, etc. : et ainsi jusqu'au dixième exercice, où l'enfant s'essaie à rassembler tout ce qu'il a appris sur chaque partie de son corps, et en fait ainsi la description la plus complète qu'il est possible d'en faire avec les connaissances qu'il a.

L'auteur travaille, dit-on, à donner encore plus d'étendue et un plus haut degré d'utilité à ce Manuel des mères; il doit y indiquer les procédés convenables pour développer chez l'enfant la faculté de distinguer les divers sons et articulations du langage et de les produire ; la manière de lui apprendre à nommer les objets qui se présentent à lui, leurs parties les plus remarquables, leurs propriétés les plus sensibles ; les actions diverses qu'il fait ou qu'il voit faire, etc., tout cela dans un ordre naturel et approprié à l'intelligence naissante de cet âge, en joignant toujours l'image nette et précise de la chose au mot qu'elle exprime, puisque les leçons doivent toujours être faites on présence des objets.

J'abrège ici beaucoup les détails qu'on pourra lire avec autant d'utilité que d'intérêt dans l'ouvrage de M. Chavannes; et l'on applaudira sans doute à la justesse des réflexions qu'il

fait sur les avantages que doit avoir dans la pratique de Téducation ce Manuel des mères. « La plus grande difficulté, dit-il, celle qui arrête à chaque instant ceux qui sont appelés à enseigner des jeunes gens, est la peine qu'ils ont à s'en faire entendre. Les choses même les plus simples exigent des définitions pénibles, et qui souvent encore deviennent inintelligibles pour rélève, qui n'a aucune idée jusle de la vraiç acception des termes dans lesquels elles sont conçues.

« Le Manuel des mères, en familiarisant de bonne heurerenfant avec une foule d'objets et d'opérations diverses, soit de la nature, soit de l'art, gravera en même temps dans sa tète les véritables signes de la langue qui les rappellent. L'instituteur qui recevra l'enfant ainsi préparé aura donc une base sur laquelle il pourra s'appuyer avec confiance. En un mot, comme le dit fort bien M. Chavannes, le Manuel des mères est destiné à montrer aux parents comment ils doivent enseigner à leurs enfants, à voir avec réflexion et avec ordre les objets qui les entourent, et à s'exprimer sur ce qu'ils voient d'une manière bien claire. »

Telle est l'idée abrégée qu'on peut se faire de la première partie (le la miHhode de Pestalozzi, partie d'autant plus intéressante qu'olloremplil, à ro qu'il nous s(mii1)1o, une lacune très sensible et fort importante dans l'éducation des enfants de tous les pays et de toutes les ooudiliuns. En effet, si, comme cela parait assez probable, la somme des idées que nous acquérons depuis les premiers jours de noire naissance jusqu'à Tûge de sept à huit ans égale, ou surpasse même celle des idées réellement nouvelles et originales que nous acquérons dans tout le reste de noire vie quelque longue qu'elle soit; si c'est principalement par le secours des mots que notre faculté de penser et de raisonner se développe et se fortifie; ou plutôt, si, comme on ne saur^iit en douter, les mots nous sont absolumoïit nécessaires pour penser et pour raisonner ; combien ne doit-on pas priser une méthode qui, sans fatiguer Tenfant, sans lui faire faire autre chose que ce qu'il fait lui-même tous les jours et à

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