XXVII. CHAVANNES — PESTALOZZI
leur santé et leurs forces, font partie du régime diététique adopté parées hommes estimables dans leurs pensionnats.
Quiconque a eu occasion d'observer ce qu'est la jeunesse dans nos maisons d'éducation, soit dans ce qu'on appelle le temps des classes, soit dans celui des récréations, combien surtout dans ces moments de relâche, abandonnés presque à eux-mêmes, les enfants prennent d'habitudes vicieuses dans les manières et dans le langage, quelle funeste influence les individus d'un caractère violent, emporté, exercent dans ces moments sur la masse de leurs condisciples, appréciera sans doute les vues saines de Pestalozzi et de ses collaborateurs à cet égard, et fera des vœux pour qu une réforme du même genre puisse aussi s'établir quelque jour dans nos écoles. L'efl'et avantageux qu'elle aurait sur les mœurs et sur la raison des élèves est presque incalculable; et, indépendamment des soins tout particuliers que l'on donne à l'instruction morale et religieuse dans les deux établissements de Buchsée et d'Yverdun, je ne balance point à attribuer à ce sage et judicieux emploi de tous les moments de la journée, la modestie, la douceur, la docilité et l'afl'ection touchante pour leurs maîtres, qui, suivant M . Chavannes , caractérisent si généralement les élèves de ces deux écoles.
Une circonstance que nous ne devons pas omettre en terminant cet extrait d'un ouvrage sur lequel nous ne saurions trop appeler l'attention de tous les hommes qui s'intéressent au bonheur de leurs semblables et aux moyens d'améliorer la destinée dos individus de toutes les classes, c'est la réunion du grand établissement d'agriculture formé par M. Fellemberg dans sa terre d'Hofwill, avec l'école de Buchsée qui en est voisine. Ce généreux citoyen, si digne par la grandeur et la noblesse de SOS vues d'apprécier celles de Pestalozzi, dont il était depuis longtemps l'ami, vit avec joie l'établissement de l'institut de Buchsée, et n'hésita pas à se charger d'en prendre la direction sous le rapport économique. «La liaison déjà très-intime des deux établissements, dit encore le prospectus que nous venons
de citer, par Tunîté du but, l'étendue et la nature des moyens déjà rassemblés, Test devenue d'une manière absolue. Nos élèves jouiront de tout ce qui peut les initier dans les diverses branches de Tagriculture, prés, champs, forêts; dans les opérations de commerce et de change, la tenue des livres d'après les meilleurs procédés connus, etc.
Dans ce qui tient à Tagriculture, on ne se bornera pas
aux seules parties de détail, on s'attachera encore à donner ces
idées générales pour saisir un grand ensemble ; et nous
espérons par là remplir une lacune qui nous a souvent fait rencontrer les plu» grandes difficultés dans le cours de notre pratique. »
Quel que soit le sort réservé à ces beaux et utiles établissements dus aux efforts combinés de deux hommes éminemment remarquables par la réunion si rare des plus nobles passions de Tâme et d'une haute capacité d'esprit, et quand même la prospérité dont ils jouissent aujourd'hui serait, contre toute probabilité, arrêtée dans son cours, il resterait toujours à Pestalozzi d'avoir saisi le premier un ensemble de vérités aussi simples que fécondes sur un des points qui intéressent le plus l'humanité et qui peuvent le plus osscntiolloment contrihuor à développer ces germes do perfectibilité que chaque homme apporte en naissant, et qui trop souvent sont dénaturés, ou même entièrement étouffés parles mauvaises institutions.
Extrait d'une lettre adressée aux rédacteurs du Mercure sur la Méthode de Pestnlozzi, — {Mercure de France, décembre 1809, t. XXXIX, p. 472.)
Le système d'éducation de Pestalozzi, ou plutôt le livre de M. de Chavannes, qui en donne une idée malheureusement trop incomplète, a été jugé à Paris fort diversement, comme on devait s'y attendre. Le Mercure de France en a rendu un compte assez favorable; d'autres journaux l'ont critiqué avec plus ou
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moins de ménagement ; et il était naturel que les partisans de la nouvelle méthode d'instruction, regardant les critiques comme fort injustes, nous adressassent leurs réclamations en faveur d'une cause à la défense de laquelle ils nous regardent en quelque sorte comme intéressés. Un citoyen de Grenoble nous a invités à publier, à ce sujet, une lettre très bien faite, dans laquelle il réfute fort en détail tout ce qui a été écrit dans nos journaux contre le système adopté dans les écoles de Stanz et d'Yverdun, dont il se montre un zélé partisan ; mais, quoique modérées et toujours décentes, les réponses directes que l'auteur de la lettre fait à quelques-uns de ces critiques donneraient peut-être lieu à des répliques où il se mêlerait un peu d'amertume, et c'est ce qui nous empêche de la publier textuellement. Le Mercure doit avoir un autre objet que d'engager des discussions d'où il résulte toujours plus de scandale que de véritable lumière : les passions ellesmêmes sont fatiguées d'animosités, et la raison se révolte quand elle en retrouve Tesprit et le ton dans les discussions littéraires.
On a combattu la méthode de Pestalozzi par des raisonnements et par des plaisanteries ; nous avouerons franchement que les raisonnements ne nous ont pas paru d'une grande force ; quant aux plaisanteries, aux sarcasmes, fussent-ils heureux, l'on sait qu'en général ils ne prouvent rien, et nous les regardons comme étrangers à la question. En conséquence, ce que l'auteur de la lettre aurait pu répondre à ce genre d'attaque doit moins intéresser les bons esprits que des raisons positives, des faits ou des arguments nouveaux. Voici des additions de cotte nature que notre correspondant fournit à l'exposé du livre de M. de Chavanncs, inséré dans un des précédents numéros du Mercure,
L'auteur commence par rassurer ces consciences timorées, dont le zèle, aussi pur 'qu'il est édifiant, s'alarme à la seule idée de voir se propager certaines doctrines regardées généralement comme contraires à la morale et à la religion. « Ce
serait une erreur, dit-il, que de supposer aux opinions philosophiques les plus répandues en Allemagne je ne sais quelle tendance au matérialisme. Rien n'est plus éloigné des théories de Kant, de Fichte, de Schelling et de Bardili, lesquelles se partagent chez nos voisins presque tous les esprits portés à la méditation. Combattre d'une main le matérialisme, le fatalisme et l'athéisme, et de l'autre la sottise, l'irréflexion, la métaphysique populaire^ la métaphysique ambitieuse et vaine^ le fananatisme et la supertition, tel est le double but que se sont constamment proposé les philosophes allemands modernes, trop pou connus parmi nous... Quant à Pestalozzi, nul ne professe des sentiments religieux plus prononcés, et il ne néglige rien pour faire passer dans l'âme de ses élèves cette croyance de la Divinité, cette foi vive et confiante, cette reconnaissance et cette adoration profonde dont il est lui-même pénétré. »
Qu'il nous soit permis d'observer à ce sujet que quelques écrivains de notre temps prodiguent en efl'et trop légèrement et trop inconsidérément l'accusation de matérialisme ; en sorte qu'ils courent risque de la discréditer tout à fait en donnant lieu de croire, ou qu'ils ne savent pas bien ce qu'ils veulent dire, ou que peut-être ils ne sont pas do très-bonne foi, et qu'une pareille accusation n'est do leur part qu'un moyen de décrier auprès des personnes qui ont plus do zèle que de lumières ceux à qui ils croient qu'il ost do leur intérêt do nuire.
« Pestalozzi et les hommes qui, en Allemagne, ont le plus marque dans la carrière do Toducation, » dit encore Tautour do la lettre, « ne supposent nulle part, et n'ont aucun besoin de supposer, le principe de Vef/a/i(c dos esprits qu'on a paru leur prêter en Franco et contre lequel on s'est élevé... Mais tous s'accordent à penser que les intcUigoncos humaines doivent être d'une nature à pou près semblable, puisque les hommes n'ont qu'une mémo logique, une môme arithmétique, une momo géométrie, etc. Plusieurs vont môme jusqu'à imaginer qu'on verrait également en tous lieux rogner une morne rehgion, une même morale, une même science de régir les hommes et d'élever