‹ MélangesChapitre 151 sur 269 · XXVII. — LETTRE SUR PESTALOZZL · texte numérisé non relu

XXVII. — LETTRE SUR PESTALOZZL

estimables)... Si dis-je, ces messieurs n'ont jamais entendu parler de tout ce monde-là, je leur contesterai h mon lour le droit de porter un jugement sur l'état actuel des méthodes d'instruction, sinon en France, du moins en Allemagne. »

Ici l'auteur de la lettre, il faut Favouer, donne peut-être im peu d'avantage sur lui à ses adversaires ; ils se moqueront de cette foule de noms tudesqties qu'il accumule avec si peu de discrétion; il aura beau dire que ce sont ceux d'hommes qui ont écrit avec beaucoup de sagacité, de profondeur et de talent sur toutes les parties de l'art d'instruire et d'élever la jeunesse ; ils ne verront là que

des noms durs et barbares N'offrant de toutes paii»s que syllabes bizarres ;

et il n'y a pas moyen que la meilleure cause puisse se soutenir chez nous avec de tels appuis. Que dit'ons-nous de \vl pédagogique et des pédagogues ? N'cst-il pas clair qu'un homme est perdu sans ressources dans l'esprit de ses lecteurs quand il a le malheur de se servir de ces termes-là, et qu'il est bien plus commode de les tourner en ridicule que de rechercher avec un peu de patience et de bonne foi si, sous ces expressions assez étranges, ne se cacheraient pas quelques idées saines ou quelques vues utileis? Voilà ce que notre correspondant n'a peut-être pas assez pris en considération; mais revenons aux preuves qu'il allègue en faveur de Pestalozzi et de sa méthode.

Les résultats obtenus jusqu'à présent dans les écoles où cette méthode est pratiquée sont sans doute ce qu'il y a en ce genre de plus capable de faire impression sur les esprits impartiaux, et nous en trouvons ici plusieurs qui méritent d'être connus. Cette partie de sa méthode à laquelle Pestalozzi a donné le nom S! instruction intuitive dit rapport des formes^ est déjà pratiquée avec assez de succès pourqu'on puisse y voir un moyen puissant d'accroître la vigueur de l'intelligence et la justesse du coup d'œil. « Le respectable commissaire du canton

do Berne, chargé par le gouvornement de Texamen de la première école qui fut établie à Burgsdorf, M. 7/A, raconte qu'il a vu un enfant de dix ans copier, en la réduisant, une carte géographique prise au hasard (c'était celle de Suède), et cela en moins d'une heure, sans le secours d'aucun instrument de mathématiques, avec autant d'exactitude que de propreté. M. Ith ajoute qu'il possède une mappemonde faite sous ses yeux par un autre élève sans plus de secours, et de manière à défier d'habiles ouvriers, munis des meilleurs instruments, de produire quelque chose de plus parfait. »

Voici une question du genre de celles qu'on propose souvent aux élèves des écoles de Pestalozzi et que presque tous ceux de l'âge de onze à douze ans résolvent avec une extrême facilité:

« Partager un carré en onze autres carrés, au moyen de sept lignes seulement, en telle sorte que, des carrés partiels, les uns soient le quart,' d'autres le neuvième, et d'autres le trente-sixième du carré primitif? — On voit, » poursuit la personne qui nous écrit, « on voit tous ces enfants tracer un carré avec la craie, tirer ensuite les sept lignes d'une main ferme, obtenir ainsi les onze carrés dans la proportion demandée. démontrer par le raisonnement que le problème est résolu convenablement, et démontrer par-dessus le marché que les lignes sont pour la roctitudo à Tépreuve de la règle, pour la longueur H l'épreuve du compas, que les angles sont de même à l'épreuve du rapporteur, et partout ces nouveaux carrés à l'épreuve du calcul des surfaces. »

Un fait bien propre, suivant notre auteur, à démontrer que les procédés de Pestalozzi sont essentiellement conformes à la marche de la nature dans la formation et renchaînementde nos idées, et aux lois de la plus stricte analogie, c'est que les élèves sont très-promptement mis en état de suppléer leurs maîtres, et que, lorsque quelque circonstance oblige ceux-ci à s'absenter et à interrompre le cours d'une leçon, il est rare qu'il ne se trouve pas plusieurs écoliers capables de faire suivre à leurs camarades l'instruction commencée. On a même vu, dans quel-

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ques écoles de la Suisse, des maîtres, qui avaient adopté quelques parties de la nouvelle méthode, devancés par la sagacité de leurs élèves, s'avouer vaincus par eux, et leur laisser avec plaisir la tâche de s'instruire les uns les autres, sous leur surveillance.

11 est douteux, néanmoins, que ces faits et d'autres semblables produisent sur l'esprit des critiques l'effet que notre correspondant parait en attendre. Ils souriront de pitié à tous ces détails, qu'ils regarderont comme au tant d'exagérations ridicules ; ils ne verront dans celui qui nous les transmet, et dans ceux qui oseraient témoigner qu'ils y prennent quelque intérêt, que les dupes d'un vain charlatanisme, et encore serait-ce une modération dont il faudrait leur savoir gré. Mais, comme il est possible pourtant que ces faits soient exacts, et que d'un autre côté ceux qui les combattent ne paraissent pas avoir dos idées bien claires de ce que c'est qu une méthode, et de la puissance d'un pareil instrument, nous devons, du moins en faveur des lecteurs qui ont, comme nous, la simplicité de croire que Ton n'a pas encore atteint en France le plus haut degré de la perfection en ce genre, ajouter encore un fait qui nous est donné comme un des plus brillants résultats de la méthode de Pestalozzi.

M. Schmid était un jeune pâtre tyrolien dont cet estimable instituteur se chargea, lorsqu'il entrait déjà dans sa seizième année, annonçant, à la vérité, d'heureuses dispositions, mais n'ayant reçu encore aucune espèce d'instruction, et ne sachant pas même lire ni écrire. En moins de huit années, ses talents se sont développés au point qu'il vient de publier sur le dessin et sur la géométrie deux ouvrages qui le placent parmi les écri Vains les plus distingués par la profondeur et Toriginalité des vues et des idées. « Je regrette, » dit l'auteur de la lettre, a de ne pouvoir donner une analyse de ces livres importants (surtout de celui qui concerne renseignement de la géométrie) ; ceux qui ont lu M. de Chavannes avec trop peu d'attention ou trop de prévention pour pouvoir démêler dans son écrit les traits

essentiels de la nouvelle méthode et en saisir Tesprit, résisteraient difficilement à Tinfluence qu'exercerait sur eux M. Schmid. Ils verraient dans sa Géométrie comment on doit partir d'apperceptions fournies par la nature même ; comment on doit développer chacune de ces apperceptions par des questions simples^ mais ingénieusement et savamment calculées ; comment on doit épuiser, pour ainsi dire, tout ce qui est contenu dans une combinaison de notions ou d'intuitions simples, avant de passer à la combinaison qui suit le plus immédiatement dans Tordre naturel ; comment une science se forme peu à peu de parties liées entre elles suivant les lois d'un enchaînement nécessaire. En un mot, ils verraient la géométrie sortir, si Ton peut s'exprimer ainsi, de la tète des enfants, comme Minerve sortit de celle de Jupiter, seulement d'une manière un peu moins brusque; et cela sans que le maître ail jamais donné une définition, énoncé un théorème à l'avance, et fait autre chose que des interrogations, qui forcent l'élève à se replier sur lui-même, le guident dans sa réponse, la sollicitent et la dictent en quelque sorte... Malheureusement il faudrait un volume pour rendre tout ceci sensible au plus grand nombre des lecteurs.

« Il faudrait un autre volume, » ajoute enfin l'écrivain que nous citons, « pour développer ce qui s'est fait, ce qui va se faisant, et ce qui se projette encore dans l'école d'Y verdun, pour le perfectionnement d'une discipline scolastiquo toute paternelle, pour la simplification et l'accroissement d'utilité de la gymnastiijue, pour la culture des organes des sens, pour le plus parfait exercice de toutes les (jualités de l'esprit et du cœur, pour l'étude des langues et celle des sciences, pour l'acquisition du bon goût dans les lettres et dans les arts, et enfin pour les progrès des élèves dans la philosophie spéculative, la morale et la religion. Il est impossible d'entrer ici dans le moindre détail sur ces divers objets : l'on doit se borner à montrer, au moins par leur énumération, combien est rétrécie, mesquine et peu conforme à la vérité, l'idée que bien des gens se sont faite de la méthode

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