XXVIII. VILLERS. — ÉTAT ACTUEL, ETC., EN ALLEMAGNE
contrées. Llle-de-France et la Souabe, la Bourgogne et la Suisse sont situées sous la même latitude, et Paris n'est guère plus méridional que Francfort. J'avouerai avec vous, Monsieur, que des extrêmes de température, aussi opposés que l'Espagne et la Laponie, par exemple, peuvent influer sur les habitudes et sur l'organisation extérieure des peuples, de telle sorte qu'il en résulte entre eux des nuances marquées et des dissemblances surtout dans le physique.
Mais c'est de toute autre chose qu'il est ici question, et, même en accordant que le climat pourrait être Pun des éléments de la variété qui se remarque dans les divisions de l'espèce humaine, cet élément serait ici presque identique, et par conséquent devrait disparaître dans la comparaison à établir entre l'Allemagne et la France. Ce n'est donc pas du climat que j'ai pu vouloir parler.
Et, en effet, il est assez d'autres causes de la différence extrême qui se remarque entre les hommes, causes qui sont inhérentes à leur propre nature, et qu'il ne faut pas aller chercher hors d'eux, ni dans Taspect du ciel, ni dans le sol qu'ils habi« tent. Ne voyons-nous pas de ces contrastes entre deux frères qui ont sucé le même lait, habité toujours les mêmes lieux? Or, tout comme l'individualité de la nature humaine se prononce d'une manière opposée dans deux frères, dans deux compatriotes, dont l'un peut être un homme bouillant, emporté, enclin aux plaisirs des sens, l'autre un homme calme, rései*vé, et n'ayant d'ardeur que pour les jouissances de l'esprit : de même, dis-je, cette individualité diverse de la nature humaine peut aussi se prononcer de deux manières très-différentes dans la masse de deux nations ou de deux races diverses. Cette différence originaire une fois établie, la dissemblance des lois, des idiomes, des religions, des idées et institutions de toute espèce, contribue à la renforcer toujours davantage ; les chemins que parcourent ces deux races, en avançant dans la civilisation, deviennent de plus en plus divergents ; et enfin elles arrivent chacune à un autre mode d'existence morale, à un
autre caractère, à un autre aspect et à. un autre plan du système entier de la vie.
. . Voilà ce qui est arrivé aux Allemands et aux Français, ou à la race Gallique et à la race Germanique. Ces deux races forment aujourd'hui sur le sol de l'Europe deux mondes, dont l'aspect mojral diffère à un très-haut point, deux mondes. que la capricieuse nature a voulu faire voisins après les avoir destinés à être antipodes. Chacun de ces deux mondes a sa nuance caractéristique, ses idées particulières, ses goûts, sa. mesure pour apprécier la vie , sa manière de sentir et de voir, sa littérature, qui en est l'expression. Il n'est . pas aisé d*expliquer à fond d'où ce phénomène procède ; mais à coup sûr le climat y est pour bien peu de chose. Cependant le contraste des deux nations existe. C'est une vérité de fait, une vérité constante, et que je ne cesserai de répéter, jusqu*àce qu'elle soit reconnue et qu'elle ait généralement cours. Je vois assez combien peu l'on s'entend et l'on s*apprécie réciproquement. Rien n'est plus nature], partant de points tout opposés et ne tendant point aux mêmes buts ; il devient pourtant tous les jours plus, nécessaire de s'entendre. Le premier pas à faire pour y parvenir est de reconnaître que Ton diffère, et de s'assurer sur quels points.
Je pense qu'une aussi importante recherche n'est pas indigne d'occuper les esprits supérieurs des deux grandes nations qui se trouvent aujourd'hui plus rapprochées et plus confondues que jamais, par tant d'événements qui se passent sous nos yeux, et par la nouvelle organisation politique qui se prépare pour l'Europe.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mon estime et de ma
considération.
VILLEHS,
Con*esponflant de riiistitut, etc.
1" mars 18iO.
M. Villers ne veut pas qu'on le soupçonne de matérialisme, et je n'ai jamais eu Tintention d'en accuser ni lui, ni personne ;