‹ MélangesChapitre 17 sur 269 · II. CORAY. — ISOCRATE · texte numérisé non relu

II. CORAY. — ISOCRATE

tous leurs compatriotes connus pour cultiver les lettres et les sciences dans les différents pays de l'Europe en reçussent aussi gratuitement chacun un exemplaire, ou pussent le réclamer.

J^ai cru que ces faits, qui sont très-positifs, étaient essentiels à faire connaître, pour détruire les idées fausses que les lecteurs français auraient pu prendre de la nation grecque et de son état actuel dans là relation de M. Bartholdy et dans les journaux qui se sont faits les échos de cet écrivain allemand. J'ai cru surtout que c'était une justice due à l'excellent esprit dont un grand nombre des membres du clergé grec paraissent animés.

Parce qu'il a plu à un moine imbécile du mont Athos de déclamer, dans un pamphlet (1) absurde, contre tout ce qui se fait de bon et d'utile dans sa nation et de damner de son autorité privée tous ceux de ses compatriotes qui voyagent en Europe pour s'instruire, M. Bartholdy, qui était sur les lieux, n'aurait pas dû prendre ce ridicule écrit pour l'expression des sentiments du clergé grec en général, malgré tous les faits contraires sur lesquels il ne tenait qu'à lui d'ouvrir les yeux ; il n'aurait pas dû surtout se livrer à un esprit de dénigrement et de satire injurieuse, qui est au moins très-injuste et trèsindécente quand elle s'adresse à un peuple tout entier.

Le voyageur anglais Eton a su éviter cet excès blâmable, il a parlé de la nation grecque, qu'il a beaucoup mieux observée que ne l'a fait M. Bartholdy, avec une estime et des égards remarquables. Enfin, M. Caslelan, qui a visité aussi la Grèce

(1) Qai 8*attendrait à tnouver des calembours .dans un ouvrage de cette espèce, et fait par un tel auteur ? Il y en a pourtant un dont nous croyons devoir rëjouir ceux de nos écrivains qui marchent sur les traces de frère Nathanael de Néocésarée (c*e8t le nom du moine grec dont nous parlons). Il prétend que ceux de ses compatriotes qui montrent tant de zèle et d'ardeur pour les arts et les sciences de TEurope civilisée ne sont pas des philosophes (amis de la science), mais des philozophes (amis des ténèbres). On voit que Tapplication est tout à fait heureuse, et que frère Nathanael raisonne aussi bien que le font tous ceux de son parti.

dans ces derniers temps, et qui parait doué des qualités les plus estimables dans un voyageur, Tesprit d'observation et l'impartialité, s'est plu à rendre justice au caractère des habitants de cette contrée, à laqueUe se rattachent tant de souvenirs intéressants; il en parle souvent avec éloge, et toujours avec décence.

Cette digression, au reste, ne paraîtra pas sans doute trop étrangère au sujet qui m'a fait prendre la plume, et j'espère que les amis de la justice et de la vérité me la pardonneront volontiers. En eiïct, en faisant connaître un excellent livre que que nous devons au zèle éclairé des négocianis grecs pour le bien de leur patrie et aux travaux d'un savant grec fixé parmi nous, il était juste de réclamer contre l'injurieuse partialité avec laquelle la nation grecque est traitée dans un ouvrage récemment traduit en français, et dans quelques journaux où cet ouvrage a été vanté avec aussi peu de jugement que de contenance.

nAOr TAPXOY BIOI, etc. Ij^s Vies parallèles des hommes illustres de Pi-UTAROUE, avec des remarques. — Tome!"'. — Paris, 1809, de rimprimerie d'Ebcrhart.

nOArAINOr STPATAniMATQN, etc. Les Stratagèmes de Polyœn, en huit livres. — Un vol. în-8*. — Paris, 1809, do l'imprimerie d'Ebcrahrt [\) {Mercure de /*r«nc5, juillet 1809, t XXXVII, p. 141).

Voici une excellente édition d'un des plus précieux ouvrages

(1) Ces deux volumes font suite aux deux volumes d*Klien et dlsocrate, que nous devons au zèle patriotique de MM. Zosima pour Tinstruction des Greci leurs compatriotes, et aux talents de M. Coray, qui les seconde avec une ardeur infatigable dans cette noble entreprise. La collection commencée par lui, sous le

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grecs qui nous restent; et Ton ne peut que savoir infiniment de gré au respectable M. Coray de l'heureuse idéequ'ilaeuede travailler sur Plutarque, et de nous donner un texte épiu-é de ces Vies des hommes illustres, l'un des livres peut-être qui, avec les Œuvres morales du même auteur, ont fait le plus de bien dans le monde. Mais cette tâche, déjà si considérable, n'a point suffi au zèle du savant et laborieux éditeur, ou plutôt, forcé de se ménager des moments de distraction et de repos dans un travail extrêmement fatigant, il a voulu mettre à profit pour le public, et pour sa patrie, l'objet constant de toutes ses pensées, ses moments même de relâche ; et l'édition de Polyœn que nous annonçons en est le fruit. Nous en parlerons tout à l'heure, après avoir donné quelques détails sur l'édition des Vies de Plutarque, et fait connaître ce qui compose le premier volume que nous avons sous les yeux.

Il contient : 1** des Essais sur la langue grecque et sur finstruction des Grecs, etc., faisant suite à ce qui en a déjà paru dans les éditions d'blien et d'Isocrate(l), et un avertissement sur Plutarque et sur l'édition que Ton en donne aujourd'hui ; cette partie est écrite en grec moderne. 2** Le texte grec des Vies de Thésée, de Romulus, de Lycurgue, de Numa, de Solon, de Valérius Publicola, de Thémistocle, de Camille, de Périclès et de Fabius Maximus. 3*^ Les remarques de l'éditeur sur les endroits difficiles ou altérés qui se trouvent dans le texte ; et cette partie, d'environ cent cinquante pages d'impression, est écrite en grecà la manière des anciens scholiastes. 4"" Deux index : l'un des mots les plus remarquables et des noms propres, l'autre des mots de la langue grecque moderne sur lesquels Téditeur

nom de Bibliothèque grecque, se compose jusqu^à présent de cinq volumes. Les tomes suivants des Vies de Plutarque sont sous presse et se succéderont d^assez près.

(1) Nous ne saurions trop recommander la lecture de cette suite de dissertations, aussi curieuses qu*instructives, à ceux qui étudient la langue grecque. Ils y trouveront, sur toutes les parties de la grammaire, sur la rhétorique, sur Tusage et la composition d*un bon dictionnaire, d'excellentes observations, et en tout une doctrine profonde exposée avec autant de clarté que d'intérêt.

a donné des éclaircissements; et 8*^ enfin une liste des auteurs qu'il a eu occasion de corriger ou d'expliquer dans ses remarques. M. Goray a pris pour base de son travail les éditions de Henri Eslienne, de Bryan et de Reiske; et les corrections nombreuses qu'il a faites aux textes sont fondées en partie sur les variantes qu'ont données successivement ces divers éditeurs, et quelquefois aussi sur des conjectures et sur la connaissance profonde qu'a M. Goray de la langue grecque ; en sorte qu'il en résulte un texte qui est, sans aucune comparaison, plus clairet plus pur que tout ce qu'on avait jusqu'à présent. Nous avons vu à ce sujet avec plaisir l'éclatante justice que le savant dont nous parlons s'est plu à rendre à notre illustre compatriote Jacques Amiot, dont il avoue que la traduction lui a été extrêmement utile (1 ), en lui suggérant dans plusieurs endroits de bonnes corrections, soit qu'Amiot eût travaillé sur des manuscrits que nous n'avons plus, soit qu'il eût fait de lui-même ces changements avantageux dans les endroits où le texte était manifestement altéré, et qu'un heureux instinct, joint à l'extrême habitude que son travail même avait dû lui donner du styla de Plutarque, l'eût mis sur la voie de ces leçons plus exactes. M. Goray observe même qu'un grand nombre de corrections proposées par Reiske dans ses notes sont évidemment puisées

à cette source; et il s'étonne avec raison que ce savant homme, qui sans doute était assez riche de son propre fonds, ait eu la faiblesse de dissimuler les obligations qu'il avait à Amiot.

Il ne faut donc pas trop ajouter foi au jugement sévère que Bachet de Méziriac a porté de la doctrine de cet homme célèbre; et bien cerlainement il y a beaucoup d'exagération dans les reproches d'infidélité et d'inexactitude qu'il a faits à sa traducdion de Plutarque (2), qui sera toujours un monument précieux

(1) La meilleure édition de cette traduction est celle qui a été publiée par Cusgac, en 1801 jusqu'à 1803, en 25 volumes in-8<>. Elle a été revue par M. Clavier, qui n'y a joint que peu de notes, mais où brillent un excellent jugement et une érudition peu commune.

(2) Il prétend y avoir remarqué plus de deux mille fautes : Bachet de Mézi-

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de talent, et qui aura toujours aux yeux des Français le mérite rare et inappréciable d'être Tun des ouvrages qui ont le plus contribué à épurer et à perfectionner leur langue.

Indépendamment du mérite de la correction qu'un éditeur doit chercher avant tout à donner aux ouvrages qu'il publie, il est encore de son devoir de ne négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à en rendre Tintelligence facile aux lecteurs qui sont déjà familiarisés avec la langue dans laquelle ils sont écrits; ^et les remarques que M. Coray a ajoutées à la fîn de ce volume sur chacune des vies qui le composent nous ont paru atteindre complètement ce but intéressant. Il y indique soigneusement les endroits corrigés, les sources où il a puisé de meilleures leçons, celles qu'il a cru devoir adopter d'après ses propres conjectures, et les motifs qui l'ont déterminé dans Fun ou dans l'autre cas lorsque cela a quelque utilité, ou qu'il en peut résulter quelque véritable instruction pour le lecteur. Enfin, dans tous les passages où il a présumé que l'on pourrait être arrêté, soit par le défaut de netteté dans la construction des phrases, soit par le sens détoiumé de quelques expressions, soit faute de connaître quelques usages ou quelques faits moins familiers à ceux qui n'ont pas fait leur principale étude de ces matières, l'éditeur a eu soin d'éclaircir en peu de mots ces divers genres de difficultés : d'où il résulte que l'on trouve dans ses remarques un assez grand nombre de choses curieuses, soit sur la signification et sur Tétymologie de certains mots, particulièrement de ceux qui font encore aujourd'hui partie de l'idiome des Grecs, soit sur divers points relatifs à la connaissance de l'antiquité sous le rapport de l'histoire, des mœurs, de la géographie, etc.

riac était sans doute un très-savant homme, singulièrement versé dans la connaissance des langues de Tantiquité : c'était même un géomètre très-distingué pour le temps où il a vécu ; mais il faut avouer que le discours qu'il prononça à TAcadémie française, où il fut reçu en 1635, peu de temps après l'établissement de ce corps illustre, n'est qu'une satire violente et peu convenable de la traduction d'Amiot, dont Bachet de Méziriac ne sentait pas assez le mérite et avait peutêtre vu avec un œil d*envie le prodigieux succès.

74 MÉLAN(;ES de feu FRANÇOIS TltUKOt.

Achevons de faire connaître la manière de voir et de juger du savant dont nous examinons le travail, en citant le passage suivant de la préface, où il apprécie le style et le mérite propre de son auteur : « Le style de Plutarque, dit-il, est inégal, comme d'autres critiques l'ont observé avant moi ; quelquefois même la longueur de ses périodes nuit à la liaison des idées et à Tenchainement naturel des expressions. Ce défaut tient à deux causes : Tune, c'est que Plutarque écrivait dans un temps où la décadence de la langue commençait déjà à se faire sentir; Tautre, qu'on pourrait assigner à la vaste érudition de cet écrivain, est qu^il lui arrive souvent de mélanger divers genres de styles, parce que sa mémoire lui suggérait à la fois les pensées et les expressions d'un grand nombre d'écrivains, soit en vers, soit en prose.

« Avec tous ces défauts, le style de Plutarque est souvent riche en expressions et en tours qui lui donnent une grâce et une harmonie qui enchantent l'oreille du lecteur : pe charme se fait surtout sentir dans les endroits où il peint des couleurs les plus animées la beauté de la vertu et la difformité du vice. Plutarque mérite encore des éloges en ce que, sans avoir jamais la prétention d'imiter aucun écrivain en particulier, et sans vouloir donner à sa diction un autre caractère que celui que comportait alors l'état do la langue, il s'est attaché de préférence aux idées et aux choses.

« Aussi est-il si abondant en exemples et en préceptes utiles à la vie, que je doute qu'il existe aucun autre ouvrage qui soit plus riche en ce genre que ceux de Plutarque : au moins ne connaissons-nous aucun autre écrivain qui, avec une aussi vaste érudition, ait su comme lui faire servir ses connaissances à la plus grande utilité des hommes. On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que quiconque se plaît beaucoup à la lecture de Plutarque est un ami de la vertu, ou du moins aspire à devenir vertueux.

« Les jugements que ce sage et judicieux écrivain porte des personnes et des choses sont presque toujours justes, et, s'il

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arrive quelquefois au bon Plutarque de se tromper, ou, ce qui est peut-être moins excusable, de se contredire lui-même, pourrait-on lui en faire un reproche légitime? Ne sait-on pas que les préjugés de la patrie et de l'éducation, ceux que 4'on contracte nécessairement au milieu des sociétés où Ton vit, et qui résultent des circonstances de toute espèce où Ton se trouve, nous assiègent et nous pressent de toutes parts avec tant de force, qu'il est bien difficile que la balance ne penche pas quelquefois, contre son gré, entre les mains du philosophe le plus sincèrement dévoué à la cause de la vérité? »

Celte édition, imprimée avec beaucoup de soin et de correction, sera enrichie des portraits des hommes illustres placés en tête de chaque Vie et gravés d'après des bustes ou des médailles dont Tauthenticité est reconnue. Ce premier volume contient ceux de Thésée, de Romulus, de Lycurgue, de Numa, de Selon, de Thémistocle et de Périclès. La libéralité de MM. Zosima n'a point été alarmée de ce surcroît de d^ense ; ils ont regretté avec le savant éditeur qu'on ne pût pas retrouver les images de tous les grands personnages dont Plutarque nous a retracé les exploits et les vertus. Il eût été à désirer surtout qu'on eût pu orner du portrait de ce grand écrivain le frontispice de l'édition, et, pour y suppléer autant qu'il était possible, M. Coray a fait graver au milieu d'une couronne de laurier, entrelacée autour du serpent, symbole de l'immortalité, le nom de Plutarque, et au-dessous une ingénieuse épigramme d'Âgathias qui se trouve dans VAnthohgie.

Je viens maintenant à l'édition de Polyœn, que M. Coray a publiée en même temps que le premier volume des Vies des hommes illustres. Polyaen est moins connu que Plutarque, et sans doute aussi bien moins digne de l'être. Il était né en Macédoine, et il exerçait la profession d'avocat à Rome sous le règne de l'empereur Marc-Aurèle, qui, comme on sait, associa à l'empire Lucius Verus vers l'an 161 de notre ère. C'esfrtout ce qu'on sait concernant cet écrivain, et ce qu'il nous apprend lui-même dans Tespèce de préface qui est au commencement de son

ouvrage : il le dédia à ces deux princes étant déjà avancé enftge. « La manière la plus simple et la plus naturelle de juger Polyœn, dit M. Goray, c'est de le comparer avec Élien ; comme celui-ci, il a pris chez les écrivains qui l'avaient précédé tout ce qu*il raconte; et, le temps ayant détruit un grand nombre des ouvrages où il a puisé les faits qu'il nous transmet, les Stratagèmes de Polyœn sont devenus^ comme les Histoires diverses d'Êiien, un livre nécessaire pour la connaissance complète de Thistoire. Ces deux écrivains ont encore entre eux ce trait de ressemblance^ qu'ils ont compilé sans goût et sans jugement les livres qu'ils avaient sous les yeux ; espèce d'inconvénient dans lequel doivent nécessairement tomber tous ceu^ qui n'ont pas une connaissance suffisante des sujets qu'ils entreprennent de traiter.

« Le moi stratagème signifie proprement, comme on sait, une ruse de guerre; et néanmoins Polyœn, oubliant et son titre et son sujet, met au nombre des stratagèmes, tantôt des apophthegmcs, tantôt des actions qui n'ont absolument rien de commun avec ce qui mérite véritablement ce nom; quelquefois il rapporte sous ce titre des traits de bassesse dignes des plus vils esclaves, ou des actions que le soin de sa propre conservation peut inspirer à l'homme le plus borné; d'autres fois, et c'est ce qu'il y a de plus blâmable, il vous donne pour des stratagèmes des injustices atroces, des parjures, des actes de cruauté, qui seraient punis partout du dernier supplice, ou, au contraire, des actes de vertu et d'humanité; enfin, il lui arrive de rapporter des faits ou tout à fait faux, ou mêlés de circonstances qui y répandent de la confusion et de l'incertitude, soit que sa mémoire Tait mal servi, ou qu'il les ait copiés sans discernement, tels qu'il les a trouvés dans d'autres historiens peu dignes de foi.

« Son style, quoique meilleur que celui d'hlien, qui ne vint qu'après lui, a d'assez nombreux défauts : il multiplie jusqu'à la satiété les expressions synonymes, employées sans conjonctions; il pèche souvent contre la propriété des termes, contre l'emploi régulier des temps, des modes ou des formes des

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