III. CORAY. — POLYiEN
verbes; genre de fautes qu'on peut reprocher, au reste, à la plupart des écrivains qui ont vécu vers la même époque. »
On voit que M. Coray n'a point le faible qu'ont ordinairement les éditeurs pour l'écrivain auquel ils ont consacré leurs veilles. Le savant Casaubon, qui donna en 1589 une édition des Stratagèmes de Polyœn, ne montre ni cette fermeté de jugement, ni ce goût sévère qui distinguent éminemment le critique moderne. Dans son épitredédicatoire, adressée au célèbre Duplessis- Mornay, il appelle Polyaen un écrivain élégant, réunissant la sagacité à l'érudition^ et qui s était montré sur les champs de bataille aussi bien que dans r arène judiciaire [\), Il donne encore de grands éloges au style de Polyaen dans sa Préface ; mais cette prévention et ce défaut de goût sont sans doute excusables eu égard à Tépoque où écrivait Casaubon. C'est, au reste, à lui qu'on doit cet ouvrage, qu'il publia le premier, d'après un manuscrit extrêmement imparfait, et qu'il avait payé fort cher, comme il nous l'apprend lui-même : il y fit un nombre considérable de corrections, soit d'après ses propres conjectures, soit d'après la traduction latine de Juste Vulteius, imprimée auparavant h Bâle en 1860.
Cette édition de Casaubon, celle qui fut donnée depuis par un éditeur qui, avec le secours de deux nouveaux manuscrits, améliora le texte de Polyaen dans beaucoup d'endroits et le défigura en beaucoup d'autres par ignorance (2), composent, avec les variétés de lecture qu'il a pu recueillir, le fonds de l'édition de M. Coray, qu'on peut regarder comme entièrement nouvelle et incomparablement plus parfaite que celles qu'on avait jusqu'ici ; quoiqu'il avoue lui-même, avec cette candeur qui accompagne toujours le vrai mérite, qu'un éditeur habile, aidé de quelque bon manuscrit, y trouverait sans doute encore beaucoup
(1) Scriptor antiquus, elegans, acutus, eruditus, et... qui utramque militiam (sagatam, inquam, et togatam) secutus est.
(2) On veut parler ici de l édition donnée à Leyde en 1690 [tdx Pancratius Maosvicius en un volume in-8<>. Celle de Samuel MursinnOy publiée à Berlin en 1756, n'en est qu'une réimpression exécutée avec assez d'élégance, et où il n'y a de plus que l'index des mots grecs *
do changements avantageux à faire. La comparaison dos endroits où le texte de cette nouvelle édition diffëro des précédentes occupe presque les cent demiëres pages du volume, avec quelques notes qui servent à Texplication des passages ou des expressions les plus difficiles ; enfin une table des chapitres et un index fort étendu des mots grecs et des noms propres ajoutent à l'utilité du livre en offrant de plus grandes facilités pour s'en servir.
Qu'il nous soit permis de le dire : les gens du monde, et même un grand nombre de ceux qui aiment et qui cultivent les lettres, surtout dans notre pays, ne savent pas assez peut-être ce qu'on doit de reconnaissance à de pareils travaux ; ils ne songent pas assez à ce qu'il faut avoir acquis de connaissances diverses en grammaire, en histoire, en philosophie et dans tous les genres de poésie et d'éloquence, à ce qu*il faut de justesse, do pénétration, je dirai même do finesse d'esprit pour être en étiit do doniier des éditions correctes et vraiment utiles des écrivains de l'antiquité. Cette carrière, qui semble peu attrayante et qui ne promet pas un grand éclat de renommée, parce que le nombre des juges capables d'apprécier le talent qu'on y développe est très-petit, a pourtant aussi un dogré d'intérêt très-vif. Dans chacun dos siècles qui ont suivi la renaissance des lettres on Europe, on a compté bien pou d'hommes qui s'y soient fait une réputation durable ou qui y aient obtenu de véritables succès ; et peut-être l'on a trop oublié de nos jours, particulièrement on France, que les savants qui se sont distingués dans ce genre do littérature ont été comptés parmi les hommes les plus illustres et parmi les premier^ esprits de leur temps et des pays où ils ont voeu, et qu'ils méritaient do rêlro.
Que Ton réfléchisse, on effet, à la nature des travaux d'un critique occupé do rendre à un ancien écrivain sa pureté et sa clarté premières , autant du moins que cela est possible, à la difficulté do démôlt^r, dans un grand nombre de manuscrits, d'éditions, qui souvent pro.s(»ntont la même phrase estropiée ou défigurée do mille manières, quelle a été la véritable pensée do