‹ MélangesChapitre 180 sur 269 · XXXII. DELEUZE. — EUDOXE · texte numérisé non relu

XXXII. DELEUZE. — EUDOXE

aussi complet qu'il était possible, comme le plus approprié au but qu'il s'est proposé. Eudoxe, qu'on suppose avoir rédigé ces entretiens, avant de quitter le séjour champêtre où ils se sont passés, y mêle le récit de quelques incidents où la famille d'Ariste parait, pour ainsi dire, dans le fond du tableau, et qui servent à confirmer la haute idée qu'il nous donne de la sagesse et de la bonté du philosophe dont il retrace les leçons.

Peut-être quelques personnes n'approuveront-elles pas Tespëce de fable ou de fiction à laquelle l'auteur a cru devoir rattacher les diverses parties du grand ensemble de vues et de principes qu'il expose; peut-être penseront-elles qu'en général cette forme est peu convenable pour les ouvrages de ce genre," parce que, si l'on donne assez de développement à la partie romanesque de l'ouvrage, pour qu'elle puisse avoir un véritable intérêt, les objets plus sérieux que s'y trouvent ipêlés deviennent trop subordonnés pour produire sur l'esprit des lecteurs tout TeiTet qu'on en attendait; tandis que si, d'un autre côté, on laisse à ces mêmes objets la prépondérance qu'ils doivent naturellement avoir, la fable devient à son tour d'un intérêt tellement secondaire, que tout ce qui s'y rapporte n'est plus, en quelque sorte, qu'un hors-d'œuvre, dont l'effet est plutôt de distraire l'attention que de plaire à l'imagination. J'avoue, quant à moi, que je partage un peu ce sentiment:, mais ce léger défaut, si c'en est un, peut très-facilement disparsdtre dans une édition subséquente, et il y a lieu d'espérer que l'ouvrage de M. Deleuze n'en restera pas à la première.

Au reste, on ne peut qu'applaudir à l'idée qu'il a eue de supposer que le jeune homme à qui s'adressent ses leçons, non-seulement a terminé ses premières études avec succès, mais même a pris la résolution de suivre la carrière des sciences avec le projet de consacrer sa vie entière à la philosophie, comme lui offrant le moyen le plus puissant et le pkts noble d'être utile aux hommes en les édairant. Cette fiction est d'autant plus légitime qu'elle donne occasion à l'auteur d'embrasser dans son plan la presque- totalité des connaissances humaines,

439 MÊLANSeS K FËirrHANÇOIS^IBBOT.

d^en moDtnr l'endiatiiement mé Aodîqiiê tel ^'ili'4i etracii, et de faire apercevoir les r&j^'rtq plus oàmoiiu sensibles qui les unissent, Finflueitcfl plus on moins directe qu'elles exereantles unes sur les autres. Il a en d'ailleurs soin de faire obsenreTf dan» plusieurs endroits de son livré, ^qu'il ne i<Bgarde point la philosophie, proprement dite, cottme ane profession; 3 ^muSi BU contrure, qii'il «st du devoir de chaque individu de se vouer niit»ut qu'il le pent à quelque emploi partionlier, ft ^n^ue science qu'il doit cultiver plus spécialement, parce que e'«rt le' ttojreo le plus direct «t le plus sûr d'acquitter aa dette cmvnn ksoeiétâ.

Je parcourrai snecetsivemant les différents . sujets qui smut feràitis dans l'onvraf^ de M. Détente, suivant Tordre qu'il leur a alBsigni dans les neuf entretiens dont son livre se oto^ose.

L'auteur commence pur déterminer, avec autant de précision qu'il est possible, le degré d'instruution où â siqqposè qu'Eudoze est parvenu an moment où Àriste entrc^ipmul de lui tracer un plan d'étndes qui éoit occuper une.grande pariia de M vie. 11 suppose qne^ dans les unées^'a dnré«mséJon' fc OœtUngue, le |eune adepte de U philosojdûe a fait asses dé progrès dans l'intelligence des langues grecque et latine, pour être on état do lire avec facilité les écrivains les plus îAiportaDts dans ces deux langues, dont quelques-uns lui sont même devenus familiers dans le cours de ses premières études ; qu'il a acquis de plus dos notions élémentaires d'histoire, de géographie, de chronologie, de calcul et de géométrie, etc., en un mot que si Ëudoxe n'a encore pénétré fort avant dans aucune des sciences auxquelles il s'est appliqué, il a du moins des idées nettes et précises sur leurs éléments, et qu'il sait bien ce qu'il a appris. La langue allemande, qu'il a dû nécessairement se rendre familière pendant son séjour dans l'université, est mise au nombre des acquisitions importantes de ses premières années attendu le grand nombre d'ouvrages extrêmement intéressants sur toutes les parties des sciences et de l'érudition dont elle s'est enrichie depuis près d'un siècle.

XXXIi. DELEUZE. — EUDOXE. 457

C'est en parlant de ces données qu'Ariste trace à son jeiina ami la route qu'il doit suivre pour acquérir de nouvelles con*^ naissances, et d'abord il commence par fixer d'une manière précise l'idée qu'on doit se faire de la philosophie: il la définit, avec d'Âlembert, l'application de la raisQn aux différents objets sur lesquels elle peut s'exercer; en sorte qu'être philosophe, suivant lui, c'est juger en tout et agir eti tout selon la raison. On conviendra, sans doute, que cette précaution était indispensable, dans un temps où l'on peut dire sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, ce que Gaton disait dans le Sénat Romain : Jampridem equidem nos vera rerum vocabula amisimus {\)r Enfin, pour qu'il ne reste pas le moindre doute sur sa pensée et sur l'objet qu'il a en vue, voici comment Fauteur Texpose lui-même: « J'appelle philosophie, dit-il, l'élude des difTérentcs sciences, considérées dans' leurs principes généraux, et dans les rapports qu'elles ont entre elles et au bonheur des hommes. Ainsi, la théorie de toutes les sciences et de tous les arts est

également son objet Le philosophe, contemplant à la fois

les diverses sciences, s'applique à les rapprocher, à en réunir, à en généraliser les principes, à les arranger, pour ainsi dire,, conune dans un cercle dont l'homme est le centre, afin que de chacune d'elles parlent des rayons qui aboutissent à lui. Mais son étude principale, celle à laquelle il s^attache plus particulièrement, c*est la morale, que je définis la connaissance des moyens par lesquels on peut rendre les hommes plus vertueux et plus heureux. »

Avant donc que d'entrer dans l'exposition des méthodes propres à chaque science en particulier, ou du moins aux plus, importantes d'entre elles, Ariste invite Eudoxe à revenir avec une application particulière sur les connaissances dont il a déjà étudié les principes élémentaires, et à les approfondir autant qu'il est possible de le faire quand on ne veut cependant pas

(1) M II y a longtemps que nous ne savons plus attacher aux mots leur véritable signification. » Sa//. Be//. Ca/t7..

lÊÊM

l5ë MÉLAKGBS DB FEU PRANÇdiS taiTilOf .

8*y'Uvrer exclusivement, parce que tM ooimaiasaiices «ont cûtnme les instruments, en quelque sorte, à Faide desquels om éaisit plus sûrement et plus facilement les vérités au les fûts propres aux sciences. Aind la gnmmaire, la logique, 1m nta^ tiiématiques, le dessin, etc., aont autant de moyens dont Tapplîcation nous facilite Facquisition des sdenees, et dont la culture peut être regardée comme un travail prélinunaire par rapport aux autres études. lei, comme dans tout le reste^ le ëi^e instituteur indique à son élève les meilleurs ouvrages, tes meilleures méthodes, le but el la liaison des connais^ sauces diverses, etc., et c'est le sujet des deux premiers en« frétions.

. Dans le troisième, «près que^ues réflexions gépéralea sur ht division des sciences ni^urelles, sur leurs principes fonda-» Éientaux, surla différence que doit introduire, dans la manière de les envisager, la variété des objets que chacmie d'elles consMère plus particulièrement, Âriste expose «leeessivement ses vues sur Tétude de la minéralogie, delà botanique, rar celle de lliistoire des animaux, desins^ies, etc., sur la ehnoue, la physique, et les arts mécaniques qui dépendent de ces deux sciences. Partout il s'attache à caractériser avec précision ce que ces diverses branches de Tétude de la nature ont de plus remarquable, et par quels points elles semblent s'unir ou se confondre avec les branches les plus voisines, Toujours il signale les meilleurs ouvrages connus en chaque genre, les méthodes les plus estimées et les plus récentes. Mais ici il ne m'appartient pas d'apprécier le travail de l'auteur sur un genre de connaissances auxquelles je suis moi-même trop étranger. Le talent et l'instruction de M. Deleuze dans cette partie, ses relations habituelles avec les savants les plus célèbres, sont assez généralement connus, pour qu'on doive prendre toute confiance dans la doctrine qu'il a cru devoir adopter. Ce troisième entretien est terminé par des considérations sur l'utilité des voyages pour se perfectionner dans l'histoire naturelle, et se préparer à étudier l'histoire^ sur les limites dans

XXXIF. DELEUZE. — EUDOXE. 4S9

lesquelles il convieut de circonscrire l'étude de chaque science, selon le but qu'on se propose.

Le plan d'études pour l'histoire universelle, ancienne et moderne, est la matière des trois entretiens suivants ; c'est une des parties les plus intéressantes de l'ouvrage, semée de réflexions et d'observations aussi utiles qu'attachantes, et qui présentent des vues neuves et propres à l'auteur. On voit qu'il a soigneusement étudié ce sujet, et comme, d'après sa manière de voir, c'est principalement l'homme que le philosophe doit avoir en vue dans ses travaux et dans ses recherches, on sent que cette partie qui est, en quelque sorte, le complément de la connaissance de l'homme, de ses passions, de ses facultés, de ses vertus, de ses vices ou de ses erreurs, est aussi celle que M. Deleuze a traitée avec le plus de complaisance et de détail. On peut dire même, et il le donne plusieurs fois à entendre, qu'il n'a regardé toutes les autres sciences dont il a eu occasion de parler jusque-là, que comme un accessoire, pour ainsi dire, ou comme un moyen qui sert à donner à la connaissance de l'histoire plus de justesse, d'étendue et de profondeur.

En efl*et, l'histoire, envisagée sous son véritable point de vue, est de toutes les sciences la plus vaste et la plus utile, surtout sh on Tétudie dans les sources, comme le conseille M. Deleuze, si l'on y fait enirer tout ce qui a rapport aux mœurs, aux usages, aux arts, aux formes diverses d'administration et de gouvernement, parce que c'est là plus particulièrement que l'on peut apercevoir la liaison et la correspondance réciproque de tous ces différents rapports, c'est là qu'on peut les voir réfléchir les uns sur les autres une lumière nouvelle et inattendue. Je n'entrerai point dans le détail des objets que comprend l'ouvrage de M. Deleuze sur cette partie; je ne pourrais qu'en donner une idée trop vague et trop incomplète, et je me borne à conseiller au lecteur de recourir au livre même, où elle m'a paru traitée avec autant de succès que de talent.

Le septième entretien est consacré aux livres de voyages. L'auteur y indique le genre d'utilité de ces sortes d'ouvrages;

m MÉLANC^^:OBFEUFflANÇOI«lWmOT.

k chpix, qu'il convient de^ faire entre eux, Tondre 4«|i$ lequel il est le plus avantageux de les lire, et donna les régies de erlli* fyies d'après lesquelles on ]^nt se fUrîger dans crttQ leidure fonsidérée pai*ticulièr«ient <H^mme coosp^p^t des études» . ^. , Ici se termine proprement la tftdie quel! • DfrtoujM^ swiUait f*Mre imposée; Ariste a traeé à son |ewie^èye^Uroiit6.k»i$iiQ ft pénible qu'il doit pafcourir, s'i} veut sincèremeiit se dévouer 4H1 nçèle ministère d'édairer ^es semblièles ; et la e^uriière qui l'est ouverte à ses.yeu^ 4Pgora de lui vingt i^méet de travaux, poursuivis avec une çonst^ce inébranlable. Mais il fallût aussi faîro enjtrevoir le but de tantde pe»nea«t de saerîfioes lait^à Fanigurde la science et de la. ' vérité. C'est dans |e buitîème entretira que l'auteur développa ses idées mt^ ce sujet. A l'époque où le philosopha, après avoir parcouru le long c^Eisie de travaux dont on vient d*indiq^er la suite et rencbalnen^nt, se ti^uve enfin riche d'un grand nooibre de comii4ssaoce{^ préyeuses, défaits importants, d'observations qui lui soniprifres i^r tous les objets qui peuvent te plus intéi^sser le* bonheur des sociétés et des individus, il peutr^veoifuèlquee^mr 49 succès aspirer à communiquer au public lé fruit de ses étades et de ses méditations, et ici Tauteur passe en revue les divers genres d'ouvrages qu'on peut avoir dessein d'entreprendre; ce qui amène des réflexions pleines de justesse et d'intérêt sur l'art d'écrire, sur le choix des sujets, sur les caractères distinctifs des plus célèbres écrivains, sur la composition et la rédaction des ouvrages. Cet entretien est terminé par un examen des diverses méthodes qui peuvent être employées à l'exposition de la vérité et par l'esquisse d'un traité de philosophie morale. Le neuvième et dernier entretien, sur la poésie, paraîtrait presque un hors-d'œuvre, considéré par rapport à ce qui semble être le but principal de l'auteur, mais il complète sa théorie sur la littérature proprement dite, et sou.s ce point de vue il se rattache au plan général de l'ouvrage. D'ailleurs, on y remarque une grande variété de connaissances dans un genre qui semblerait devoir être plus étranger, sinon à l'auteur, au

XXXll. DELEUZE. — EUDOXE. 464

moins au sujet de son livre, et ce morceau, quoique do peu d'étendue, contient plus d'idées saines et de véritable instruction qu'on n'en trouve souvent dans de gros volumes publiés ex professa sur la même matière.

On peut entrevoir, dans cette esquise rapide, Tutilité et l'importance du livre que j'ai essayé de faire connaître. On l'appréciera mieux encore en le comparant avec un ouvrage composé dans les mêmes vues et presque sous le même titre, à la fin du xvii' siècle, par l'un des plus savants hommes de ce temps-là. Je veux parler des Entretiens sur les sciences, par le P. Bernard Lami, de l'Oratoire. M. Deleuze se trouvait dans une position bien plus avantageuse pour traiter un pareil sujet, aussi l'emporte-t-il de beaucoup sur son devancier, par l 'enchaînement et la précision des méthodes, par l'étendue et la justesse de ses vues ; seulement, j'oserai appeler son attention sur deux passages de son livre, dont l'un m'a paru contenir une opinion hasardée, et l'autre une doctrine que je crois peu exacte. Dans le premier, l'auteur, conduit incidemment à examiner la question du passage de l'état sauvage à celui de civilisation, déclare qu'il ne comprend pas comment ce passage a pu s'opérer : « Quand on prouverait, dit-il, que des peuplades batbares ont reçu la civilisation, on ne ferait que reculer la difficulté; il resterait à prouver comment ceux qui la leur ont portée l'avaient acquise, et comment la première horde de sauvages a pu se civiliser d'elle-même. J'avoue, ajoute-t-il, que Timpossibilité de résoudre ce problème suffirait seule pour me faire penser que, lorsque l'homme a été placé sur la terre, il a reçu du créateur, non-seulement des facultés, mais encore une première instruction pour faire usage de ces facultés. » Celte manière de résoudre la question est assurément très-facile, mais elle ne porte aucune lumière à l'esprit. D'ailleurs, des facultés données à l'homme avec cette condition qu'il lui faudrait nécessairement une instruction préliminaire et suriiî^turelle pour en faire usage, ne seraient réellement pas des facultés; et peut-être qu'en considérant comment s'^opère chaque jour sous tiôd yëiik

Je développement des facultés des «ihats par l'effet des impressions qu'ils reçoivent dos objets qni les environnent, et des orconstancfls an milieu desquelles ils viveid, on ne j ufcera pas le passage de l'état sauvage A. l'état civilisé n in^ossibla que H. Delenie semble le (xoire.

Hais, s'il parait s'exagérer id l'iiiipuissancades facultés de ItuMEume, il ne parait pas moins s'exagérer celle de la raison dans un autre endroit de son ouvrage, et cet inamvéaîeot s»mit, si je ne me trompe^ plus grave que le premier. « Gomparet uns cesse votre conduite avec vos principes, ditÀriste k Eodoxe, et que le regret d'une faute TOas guantisse d'en commettre

d'autres — Hais, répond Eudoxe, pour jugw la règle de

mes jugements, pour savoir si mes printàpes ne sont pas des ei^ reors... — Je vous vois venir et je vous arrête, répond Âiïste... Les principes de la morale sont gravés dans nos cœurs ; l'bomme virant en sociétéles trouve en lui-même àmesure que ses bcnltés se développent, et qu'il oonnait les rq^rts qui l'unissenl à ses semblables ; il en saisit la vérité, l'utilité au premier aperça. S'il les soumet à la discnssion, qnel moyen anra441 ensuite de s'assurer de lu justesse de ses raisonnements? 31 la raison se Uât . juge de la droiture du senlimeut, il faudra qu'à son lourlescutîmcQt soit juge de la droiture do la raison : il vaut mieux taisavr chacun dans son empire. Que la raison vous dirige seule dans l'étude de la ualurc ; mais en morale n'écoulez que la voix de votre conscience. »

Tout ceci, il fuut l'avouer, ne semble pas assez exact : i) y a même une sorte de contradiction dans le langage de l'auteur : car, si les principes de la morale sont gravés dans nos cœurs, comment l'homme no les trouve-t-il qu'à mesure que ses facultés se développent, et qu'il counait les rapports qui l'unissent k ses semblables? Et s'il ne les trouve pas, faute de ces deux conditions, comment sait-on qu'ils sont gravés dans son cœur? Peut-on dire d'ailleurs que l'empire de la conscience soit enlifcrement séparé et distinct do celui de la raison? Et ne serait-ce pas un trës-grand malbeur qu'il en fût aiusi ? C'est le privilège

Page 1