XXXIII. SAY. — TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE
chercher à connaître ces lois afin de s'y conformer; le comble de la démence est de s'obstiner à les méconnaître et d'entreprendre de lutter contre elles.
Les sentiments et les opinions d'une nation, dans un temps donné, sont le résultat de toutes les circonstances antérieures, de tous les événements qui ont précédé, et en ont reçu une direction déterminée et irrésistible ; aucune puissance humaine ne peut ni la changer, ni la faire rétrograder. Nous avons vu naguère un homme doué des facultés les plus extraordinaires, et secondé par un concours de circonstances unique dans Thistoire du monde ; jamais mortel ne disposa peut-être d'une puissance plus formidable ; et certes, on suit assez qu'aucune considération de justice ou d'humanité ne pouvait suspendre un moment l'exécution de ses desseins. Il voulut transformer les peuples civilisés de l'Europe en des hordes de Tartares, prêtes à se jeter, au premier signe de sa volonté, sur les nations qui n'avaient pas encore subi son joug : il devait trouver une opposition insurmontable dans la nature des choses; il s'est obstiné à la méconnaître, et il s'est brisé contre cet obstacle. Quand il n'aurait voulu que faire rétrograder de vingt-cinq ans les opinions et les idées de la nation qu'il a si cruellement outragée, il n'y aurait pas réussi davantage.
En effet) il ignorait que, si les gouvernements despotiques disposent arbitrairement de la fortune, de la vie, et quelquefois de l'honneur des individus, l'opinion publique est une force qu'ils ne peuvent ni créer, ni même diriger à leur gré, dopt ils ne peuvent s'aider qu'autant qu'ils suivent sa direction, et qui est toujours contre eux, quand elle n*est pas pour eux. Il crut que ses journaux, et les déclamateurs à gages qu'il avait chargés de les rédiger, parviendraient à étouffer des vérités reconnues par les hommes éclairés de tous les temps et de tous les pays, présentées sous toutes les formes par les plus illustres écrivains français du siècle précédent, et devenues, pour ainsi dire, la raison publique dans le nôtre ; et tandis que les auteurs de ces méprisables feuilletons imputaient à Voltaire, à Buffon, à Rous-
i«l MÉLANGES DE FEU FRANÇOIS THLROT.
seau, à Montesquieu, les inf&mes doctrines des Héberl et des Marat, i) déclarait, lui, solonuellemcut, qu'il ne fallait attribuer qu'à \'idéolo(fie {\) la cause des maux que nous faisait son aveugle et féroce ambition, la cau^e du plus épouvantable désastre dont il soit fait mention dans les annales d'aucun peuple I Mais à quui aboutirent ses eiTorls et ceux des écrivains qui lui étaient vendus? Il parut presque aussi ridicule qu'eux; il» devinrent presque aussi odieux que lui. Il a péri surtout, parce qu'il no voulutlaisser parler ^lue les vils flatteurs qui lui disaient sans cesse qu'il était l'amour des Français et l'adiniralion do l'Europe, parce qu'il uc vuulut laisser écrire que ceux qui publiaient chaque jour que tout allait bicu sous sou rè^ne.
Concluons dune qu'on nu gag;ne jamais rien à voirleschoKcs autrement qu'elles ne sont; et, pour revenir à notre sujet, si les faits exposés dans l'ouvrage dont nous venons de faire l'analyse Hont exacts, si les conséquences que l'auteur on tire sont rîgODreuses, dès lors il faut les regarder comme l'expression des lois qui résultent de la nature même des choses, dans cet ordre de relations entre les hommes. Dî's lors la science économique existe réetlement. ce n'est pas une vaine théorie, un système fondé sur des hypothèses ingénieuses : c'est un ensemble de vérités évidentes, parfaitement liées entre elles, auxquelles il serait absurde de fermer son esprit, et injuste autant que dangereux de ne pas conformer sa conduite. Aussi, toutes les Ames généreuses se plairont-elles à admettre ce grand et consolant résultat qui sort naturellement de la doctrine de M. Say : quoique divisés d'intérêt sous presque tous les autres rapports, les hommes sont pourtant unis par l'intérêt commun de propriétaires et de consommateurs, en sorte que la prospérité de
(<} BuoDsparte faisait peu de caa des sarants; il n'aimait [>■■ 1m geni d« lettres, mais il halssnîl surtout ceui qui s'occupent dea questions relatives aa développement moral et inlellectut;! dp l'iiomme. C'étaient eeuj-là qu'il Toulnt, peudanl quelque temps, fnire calomnier par ses Journaux; maïs, matheureuu* ment pour le succès d'un si Wau projei, ils sont en bien petit nombre, ilsna font point une secte, un parti; le public ne comprît pas même qui on Voulait désigner par l« nom d'idéologues, et bientAt il n'en fut plus quettiou.
XXXIY. LAROMIGUIÉRE. — PARADOXES. 49a
chacun est toujours ce qu'il y a déplus favorable à la prospérité de tous ; et ce qui est vrai par rapport aux individus qui composent une même société, Test également par rapport aux nations. Il nV a qu*une absurde et stupide ignorance qui puisse les empêcher de reconnaître que chacune d'elles est intéressée à la prospérité de toutes les autres. Vérité bien précieuse, et qui tire un nouvel éclat, un nouveau degré de certitude de sa confonnité avec cette autre loi générale et universelle de notre nature, empreinte dans nos cœurs par la main même de Tauteuï* de l'univers : Tout être sensible et intelligent est invinciblement porté à désirer son bonheur, et à chercher les moyens les plus propres à satisfaire ce besoin constant de toute sa vie.
Paradoxes de Condillac. Discours sur la langue du raisonnement, par M. Lâromiguière, professeur de Philosophie à la Faculté des Lettres de Paris. Nouvelle édition, Paris, 1825 ; Brunot- Labbe. 1 vol. in-18, prix 2 fr. 80 et 3 fr. {Revue encyclopédique, mars 1828, t. XXV, p. 777.)
La doctrine philosophique de Condillac jouissait en France du plus grand crédit, vers la fin du siècle dernier. Dans les sociétés où Ton s'occupait avec intérêt d'idées ou de discussions métaphysiques, dans les écrits publiés sur cette matière^ on vantait, par-dessus tout, la méthode analytique , comme moyen infaillible de parvenir à la connaissance de la vérité. On préconisait les avantages de ce qu'on appelait, pour chaque science, \xnQ langue bien faite; on s'attachait à démontrer que faire ou perfectionner la langue, c'était faire ou perfectionner la science elle-même; en un mot, on regardait Condillac comme le meilleur guide que Ton pût suivre dans toutes les parties
des coanaïssauces humaines (jui se fondent sur le raisouiifment.
Depuis uno vingtaine d'années, la réputation de ce philu- Bnjihe a prodigieusemeol baissé : l'invasion des théories de Kant, de ses contemporains et de ses successeurs, l'étude dos ouvrages de Ueid et de l'école écossaise, ont donné auv médilallons des philosophes ou de ceux qui aspirent à le dovonir une direction toute dtfTériiiilc. Lu science des facultés do l'Ame, telle qu'elle a été enseignée par le philosophe français, frappée d'une sorte d'auatliiïnic, sous le nom de théorie de la sensation, a été l'objet de déclamations plus ou moins violentes, dans lesquelles on a alfecté de la confondre avec les doclriucs matérialistes, auxquelles on reproche de dégrader la nature de l'homme en le faisant descendre an niveau des plus viles espèce» d'animaux, et la philosophie de Locke lui-mtlme, dont celle de Condillac n'est qu'une émanation ou une simpli&caliou, a partagé, h quelques égards, le discrédit où est lomlié l'écrivain français. Cependant Condillac n'a mérité, peut-être, ^h
Ni cet eic.t» d'honnetir, ni celte inilignité. ^^|
Si, d'un c6té, ses partisans ou ses disciples ont quelquefois exagéré le mérite et l'utilité de ses observations sur la métliode et sur le langage considéré comme instrument delà pensée, d'un autre cdté, ses détracteurs ou ses adversaires, en croyant trouver dans sa doctrine une tendance matérialiste, en ont entièrement méconnu le principe et les conséquences les plus inévitables. Il ne faut que lire les premières pages du Traité des serisaliotis, par exemple, pour se convaincre que sa proposition fondamentale conduit nécessairement k l'idéalisme le plus absolu. Aussi, Diderot, qui peut passer pour avoir professé le plus explicitement la doctrine opposée, remarque-t-il quelque part que Condillac aurait eu bien de la peine à réfuter les paradoxes de Berkeley sur la non-existence du monde matériel, au moins d'après les principes de sa philosophie, qui est absolument k même, quant au fond, que celle de l'évèque de Cloyne.