XXXV. COUSIN. — FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES. 50i
stituer; mais, enfin, il était décidé à combattre et il arrivait à sa chaire, comme un jeune officier sur un champ de bataille, bien persuadé que ses adversaires ont tort, et brûlant de se signaler contre eux.
Il faut se rappeler que l'Université impériale, dès son établissement, avait été confiée à la direction d'un certain nombre d'hommes d'un mérite et d'un talent incontestables (1), mais qui avaient pour mission particulière de donner aux esprits une impulsion conforme aux vues du gouvernement d'alors, c'est-à-dire d'un gouvernement qui aspirait, par tous les moyens possibles, au pouvoir absolu. Aussi, favorisait-il avec une affectation remarquable tout ce qui tendait à décrier les opinions philosophiques et politiques du siècle précédent. Les hommes qui les avaient adoptées, ou qu'on soupçonnait de les adopter, avec ou sans modification, étaient en butte aux attaques continuelles des journaux de ce temps-là et des écrivains qui aspiraient aux places et à la faveur.
Or, c'est précisément sous cette influence, à laquelle la direction de l'école normale n'était point étrangère, que M. Cousin y termina ses études. Il eut occasion d'y connaître des hommes de beaucoup de mérite aussi (2), qui assurément n'entraient pas dans les vues dii gouvernement, mais qui les secondaient, sans le vouloir, ou sans le savoir, parce que des motifs, d'ailleurs fort honorables, leur faisaient partager la tendance imprimée à cette époque aux esprits. Il était donc fort naturel qu'un jeune homme, plein de zèle et d'ardeur pour l'étude, plein d'enthousiasme pour ce qui lui semblait estimable et honnête, fût accueilli avec distinction par de tels hommes, et se trouvât heureux d'obtenir un pareil accueil.
Voilà comment il est arrivé, suivant nous, que M. Cousin a commencé sa carrière de professeur par des attaques formelles et continuelles contre les doctrines philosophiques de
(1) [Voir la note à la fin du volume.]
(2) [Voir la note à la fin du voliune.]
Locke et de Condillnc. ol comment on retrouve encore dans l'écrit qup notis examinons des traces d'une sorte de colfero ponlro cette philosophie et contre l'esprit général du XYiii* sif'de, mf-mo dnus la manière dont l'auteur cherche aujourd'hui k on faire l'apologie, ou à se soustraire aux restes deti Hentimonts dont il était animé, il y a plus de dix ans.
Il C'est un fait incontestable, dit-il (p. iij), qu'en Angleterre ot en France, Locke el Condillac... ont régné sans contradiction jusqu'à ce jour. » Et il ajoute : » au lieu de s'irriter de r,c fuit, il faut tAcher do le comprendre. » 11 est assurimeol trÎ!3-doHtPUX qu'excepté M. Cousin, en 1818, et quelques jeunes geus qui étaient sous la même influence que lui, personne ait jamais été tenté de s'irriter du fait dont il parle; il est, d'ailleurs, peu exact de dire qun la philosophie des deux écrivains qu'il cite ait régné sans contradiction jusqu'à ce jour, c'est-àdire jusqu'au jour où il écrivait cette phrase : il oubliait apparemment qu'elle fût contredite d'une manière formelle par le docteur Rcid, dans son premier ouvrage, publié il y a prJ"» de soixante ans, et qu'elle l'avait été avant ce temps-là sur plusieurs points essentiels par h* célèbre Berkeley, par Leibnitz, etc. {!).
M. Cousin dît aussi (p. iv) : » L'esprit du xvin* siècle n'a pas besoin d'apologie. L'apologie d'un siècle est dans son existence; car son existence est un arrêt et un jugement de Dieu même, ou l'histoire n'est qu'une fantasmagorie insignifiante. )i Nous ne pouvons voir encore dans la solennité un peu singuhère de ces expressions, qu'un souvenir de la colère de l'auteur, en 181S, contre ce malheurenx xvni* siècle, avec lequel il ne s'est pas réconcilié sans quelque effort. Enfin, la doctrine de Locke et de Condillac qu'il appelle (p. v) une triste philosophie, qu'il désigne par le nom de phiiosophie de la sensation, et même, dans un autre écrit (3), par celui de sensua-
(1) [Voir la note à la fia du Toliune.]
(2) [Voir la noie t la Bu dn rolnnie,]