‹ MélangesChapitre 198 sur 269 · XXXVI. TOUSSAINT. — DES SIGNES · texte numérisé non relu

XXXVI. TOUSSAINT. — DES SIGNES

avoir pour fondement que des faits, dont il s'agit uniquement de tracer avec fidélité le tableau , et de montrer renchainement et l'influence réciproque. Le même auteur parait aussi peu disposé à applaudir à la littérature dite romantique, qu'à la philosophie appelée transcendante ou transcendentale. Gomme lui, nous attendons que les partisans plus ou moins déclarés de ces nouveautés, dont la dernière est, en grande partie, renouvelée des Grecs, aient produit quelques chefs-d'œuvre en éloquence ou en poésie, quelque système fécond et surtout intelligible en métaphysique, pour joindre nos éloges à ceux qu'ils se donnent à eux-mêmes par anticipation . Qu'ils marchent donc, s'ils veulent que nous croyons à ce grand mouvement qu'ils se prétendent capables de donner à l'esprit humain. Nous félicitons aussi M. Toussaint d'avoir renoncé à l'appareil des termes scolastiques qui défigurent, à notre avis, plusieurs ouvrages récemment publiés sur des sujets de métaphysique ; et surtout de s'être garanti de l'abus de ce style ampoulé et grotesquement poétique, si fort à la mode aujourd'hui parmi les métaphysiciens, mais qui nous semble aussi contraire au bon goût qu*à la saine raison. Enfin, il n'a peut être pas tort d'adopter le mot i(léologie,emf\oyé pour la première fois, autant que nous pouvons le savoir, par M. de Tracy, au lieu du mot métaphysique^ qui n'a jamais été ni grec ni latin, et dont le sens, en français, est encore si peu ou si mal déterminé ; au lieu dnmoi psychologie, qui a rinconvénient de mettre en fait ce qui est en question, ou du moins d'énoncer comme démontré ce qui est l'un des principaux objets des recherches ou des démonstrations de la science. Idéologie signifie simplement théorie, ou exposition, ou science des idées, et indique par conséquent la nature et l'objet des recherches qu'on se propose dans ce genre d'études. Mais alors, il faut prendre le mot idée dans le sens que Locke et ses plus illustres successeurs lui ont donné ; dans le sens qu'on lui donne même dans le langage le plus ordinaire, c'està-dire qu'il faut entendre par ce mot tout fait de l'entendement ou de Tesprit dont nous avons une conscience distincte.

Il nous semble que si l'auteur du livre que uous examiaon^ avait adopté cette détiuition, il aurait eu de plus justes inotiEi pour préférer, comme il l'a fait, le nom d'idéologie qu'il donne à la science mémo de l'entendement. Mais si l'on appelle idée, comme le veut M. Toussaint o toute collection de qualités, de propriétés, etc.. des objets attachée à unsif^ne », il s'ensuit qu'il n'y aura, en elTet, d'idées que celles qui seront représentées par des signes, et que cet auteur aura traité de la nécessité des signes pour la formation dos idées qui sont exprimées ou représentées par dos signes, ce qui ressemble beaucoup à ce qu'on appelle en logique une pétition de principe. Le programme proposé autrefois parla classe des sciences morales et politique* de l'Institut, en demandant aux concurrents de déterminer l'iViflnence, c'est-à-dire apparemment les effets, et en quelque manière, le mode d'action des signes sur la formation des idées» laissait entendre qu'il pouviiit y avoir d'autres Idées que celles qui sont exprimées par des mots, ot c'est, nous le croyons, ce qu'on peut conclure de la doctrine de Locke et de ses succoascurs sur ce sujet.

Au reste, la question, énoncée comme elle l'est par M . Tous* saint, malgré l'inconvénient que nous avons cru remarquer dans sa manière de l'envisager, présente encore d'assez grandes dif* ficultés, et l'a conduit à des considérations qui ont un véritable intérêt, et où se montrent avec avantage la justesse et la sagacité de son esprit. Sous ce rapport, nous pensons que sou livre mérite d'être médité, et pourra être lu avec fruit par tous ceux qui s'intéressent à ce genre de spéculations.

Voici comment il résume lui-même, en peu de mots, les points principaux de sa doctrine (p. 1S8 et suiv.) : » L'homme est un être organisé et sensible, placé au sommet de l'échelle de la vie par son degré d'animation. Nous avons recoonu en lui trois faits organiques essentiels : le système nerveux cérébral, qui le met en rapport avec toutes les autres existences, par le moyen des cinq seus ; le système nerveux ganylionique, d'où partentles déterminations instinctives ; et YoryanevoceU, propro

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à rendre des sons articulés : Fensemble de ces trois faits constitue dans rhomme la sensibilité animale, d'où résultent les phénomènes de ïinstincty de Vintelligence et de la parole. Ceux-ci forment V entendement, qui doit s'entendre de la faculté de penser, depuis le commencement de son action jusqu'à ses progrès les plus élevés.

« £n remontant aux actes primitifs de l'entendement, nous avons trouvé, dans la sensation et dans les signes vocaux, les éléments de l'édifice intellectuel. £n effet, delà sensation nous avons vu naître les affections et les images, comprises sous le nom de perceptions. La perception nous a paru être le produit d'une première sorte à! abstraction, et le premier échelon de la connaissance humaine... Les perceptions attachées à des signes ont donné, d'une part, en restant isolées , et par abstraction individuelle, les noms propres; et de l'autre, en s'agglomérant, et par abstraction collective, les idées premières... Les signes sont les moyens par lesquels l'abstraction se continue et se complique ; ils sont, en quelque manière, les gradins sur lesquels s'élève progressivement le génie de Fhomme, et qui le conduisent des idées premières aux idées complexes de tous les degrés. »

n nous semble que M. Toussaint, en admettant l'échelle des êtres et la gradation non interrompue de leurs facultés de tout genre, en supposant que nous savons à quelles parties de notre organisation appartiennent précisément les sensations et les ins^ tincts^ va fort au-delà de ce que l'on peut se permettre d'affirmer ou de croire, dans l'état présent de nos connaissances. D*un autre côté, en passant immédiatement de la sensation à la perception, il franchit un intervalle dans lequel il est peut-être possible de marquer un certain nombre de degrés, indiqués par des faits que l'observation peut constater. Nous avouerons donc que lanalyse qu'il fait des facultés de l'entendement nous a paru incomplète, et qu'en accordant à l'organisation plus que la connaissance que nous en avons ne permet de le faire, il élude une difficulté que très-probablement il nous sera à jamais impossible de résoudre, mais qu'il est du moins convenable de

constater comme insoluble. Cependant la suite de ses réflexions, dans le chapitre viii, d'où nous avons extrait ce qu'on vient de lire, et tout le chapitre suivant, offrent des développements intéressants et beaucoup de pensées d'une parfaite justesse.

Nous soumettrons encore à cet écrivain quelques observations au sujet de Temploi de certains mots auxquels il nous semble avoir donné sans nécessité une signification trop différente de celle qu'ils ont ordinairement. Par exemple, il se sert, dit-il, des mots esprit, pensée^ entendement^ pour exprimer la faculté intellectuelle (c'esi-k'àire apparemment l'esprit, la pensée, l'entendement), s'exerçant par le moyen des signes ; et il emploie le mot intelligence pour exprimer cette même faculté privée de Tusage des signes. Nous croyons qu'il y a de l'inconvénient à prendre ce terme dont l'emploi est si familier dans un sens tout à fait inusité, parce qu'on court risque d'être seul à l'adopter en ce sens.

Comme les facultés de l'homme se manifestent à sa conscience et se distinguent les unes des autres par la variété de leurs produits ou de leurs opérations; comme elles ne sont, en un mot, que les différentes classes de faits de cette même conscience, auxquels, depuis Pylhagore jusqu'à nos jours, on a donné le nom A'idées ; il est facile de comprendre que, dans toutes les langues déjà portées à un certain degré de perfection, non-seulement ces facultés ont du avoir des noms, mais on coni;oit aussi que ces noms ont du être de Tusage le plus familier et même le plus populaire. On le voit, en français, par les mots raison y jugement y iinaguiation, mémoire^ etc. Toute la tâche du philosophe, à cet égard, devrait donc se borner à constater avec exactitude leurs acceptions les plus constantes, les plus générales, et à les déterminer ainsi d'une manière précise, en signalant ou rejetant les emplois abusifs qu'on en fait trop souvent; car il ne crée pas plus Tentendement que le grammairien ne crée la langue. Suivant cette manière de voir, il nous semble que le philosophe sera d'autant plus sûr de remplir avec succès cette partie de sa tâche, qu'il s'appliquera

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