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VIII AVERTISSEMENT

Quelques-uns pensaient que « la supériorité incontestable de la littérature française sur toutes .celles de l'Europe dispensait de donner plus d'activité à la culture des langues anciennes et de Térudition, et de chercher à répandre et à propager ce genre de connaissance. » Thurot n'était pas de cet avis, et répondait que « ce n'est pas tant pour les sujets doués par la nature d'un génie extraordinaire, qu'un système général d'instruction publique est nécessaire, que pour la masse des individus auxquels il doit s'appliquer. Gomme ce ne sont pas les artistes supérieurs et capables d'ajouter aux produits de leur industrie le dernier degré de fini et de perfection, qui contribuent à la richesse d'un état, mais plutôt le nombre des manufactures où l'on est parvenu à donner à la fabrication des objets usuels une supériorité sensible sur ceux des pays avec lesquels on est en concurrence; ainsi ce sont moins les ouvrages d'un certain nombre de génies du premier ordre qui contribuent à donner à un peuple sur ses voisins lavantage d'une instruction plus générale et plus étendue, que le nombre des écoles où les éléments des sciences et des lettres sont enseignés par des professeurs habiles et d'après les meilleures méthodes existantes (1) ». La Révolution, quia fondé l'enseignement des sciences, avait interrompu les études classiques. Le réginie de la Terreur avait même été hostile à rétude de l'antiquité (2). Cependant, aux yeux de Thurot, la Révolution n'était pas la seule cause de la langueur de l'érudition : << il s'en fallait beaucoup que l'instruction que l'on recevait dans TUniversité deParis, il y a vingt-cinq ou trente ans, fûtaussi complète, aussi forte, qu'elle l'était à la même époque dans les Universités d'Allemagne et de Hollande. . . On se bornait à l'interprétation des auteurs latins et à la pratique de l'art d'écrire en latin, soit en prose soit en vers (3). » La fondation de TUniversilc impériale en 1808 inspira des espérances à Thurot (4). Dans la disette où l'on était d'ouvrages utiles ou nécessaires au progrès des bonnes études, on se contenta de reproduire avec plus de correction les livres qui étaient comme le dépôt de la doctrine de l'ancienne Université de Paris (5), et môme des ouvrages de jésuites, ridicules et pleins de mauvais goût (6}. Thurot

(1) Page 404.

(2) Page 141.

(3) Page 402. « Le talent d'écrire en vers latins » lui paraît d'ailleurs tt tenir étroitement à la culture des bonnes et solides études » (page 175).

(4) Pages 60, 190, 194.

(5) Pages 204, 577.

(6) Pages 196 et suiv.

AVERTlSSEMENt* ix

ne cessait d'inviter à puiser dans les livres publiés depuis environ trente ans par les plus habiles philologues de TAIlemagne, de la Hollande et de l'Angleterre (1). Il inculquait que o Télude des langues grecque et latine ne pouvait avoir de base solide^ ni produire des résultats à la fois durables et étendus, qu'autant que les professeurs des humanités seraient des hommes très-versés dans la critique et dans la philologie, c'est-à-dire dans l'art de discuter les textes et dans les connaissances nécessaires pour pratiquer cet art avec succès (2) ». Les éditions qu'il a publiées lui-môme de V Apologie de Socrate, du Criton, des Phéniciennes ^ sont conçues sur ce plan (3).

Au reste, l'étude de la langue grecque avait moins de part aux méditations de Thurot que la philosophie. Né en 1768, admis jeune dans la société de M°*® Helvétius, à Auteuil, il était naturel qu'il embrassât tout d'abord la philosophie qui dominait dans le temps de sa jeunesse et dans le monde qu'il fréquentait. Il admirait en 1796 «les sublimes découvertes des Bacon, des Locke, des Gondillac (4)»; Gondillac lui semblait avoir montré le premier le mérite, l'importance et l'étendue de l'analyse, « ce puissant et heureux instrument de nos connaissances (5).» Il trouvait avec Garât, «l'un des philosophes les plus éloquents que, nous ayons aujourd'hui (6), » que si Gondillac ce ne marche pas à la suite des Kepler et des Newton, il marche « à leur côté, » et que, s'il « n'est pas leur semblable, » il est « leur égal (7). » La Grammaire de Gondillac lui paraît « sans contredit l'ouvrage le plus parfait qui existe en ce genre en aucune langue (8); » mais « le dernier et le plus parfait des écrits de Gondillac est la Logique (9). » Helvétius lui semblait avoir réuni, comme J.-J. Rousseau, BulTon, Voltaire, «les qualités brillantes de l'imagination à celles d'un jugement sévère, et d'une analyse souvent rigoureuse (10) ».

Ami intime, disciple de Gabanis et de Destutt-Tracy, qui avaient dix, quatorze ans de plus que lui, il en partagea d'abord toutes les

(1) Page 225. Voir encore page 201.

(2) Page 483. Voir encore pages 190, 593.

(3) W 8*ezplique en détail là-dessus, pages 578-579.

(4) Page 520.

(5) Page 558.

(6) Page 558.

(7) Page 559.

(8) Page 559.

(9) Page 560.

(10) Page 558. Plus tard, il ne mentionne jamais Helvétius qu*honorabIement, pages 253, 254, 349, 377, 438.

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