‹ MélangesChapitre 204 sur 269 · I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE

« Sans la double convention qui attachait les idées aux voix et les voix à des caractères, » a dit le philosophe Diderot, u tout restait au dedans de l'homme et s'y éteignait. » En effet, si Ton réfléchit que les mots sont les signes de nos idées, que sans eux nous n'aurions pu nous faire des idées abstraites, qu'il nous eût môme été très-difficile d'acquérir une connaissance superficielle des substances matérielles de la nature, faute de moyens pour pouvoir les comparer entre elles, on concevra l'importance et l'utilité de la science des mots; or la grammaire n'est que cela. Mais la science des mots n'est pas simplement une science de mots, comme quelques esprits superficiels affectent de le croire ou do le dire : cela est si vrai, que le vocabulaire seul d'une langue quelconque suffit pour donner une idée précise du degré de perfection où est parvenu, dans tous les genres, le peuple qui la parle.

La science grammaticale, ou la connaissance approfondie de l'art de la parole, est essentiellement liée à tous les objets de notre intelligence, mais surtout à la métaphysique, qui est la science des idées, et à la logique, qui est l'art de conduire son esprit dans la recherche de la vérité; et il est à remarquer que dans la langue grecque, la plus philosophique et la plus parfaite que les hommes aient jamais parlée, le mot \6yo<; signifiait à la fois discours, raisonnement^ et même l'art de raisonner, la logique. Aussi presque tous les philosophes ont-ils senti cette liaison intime et nécessaire; etun grand nombre d'entre eux en ont fait l'objet de leurs méditations particulières. Il serait bien étrange, en effet, que les instruments, les matériaux môme do nos connaissances et de nos raisonnements, leur eussent paru ne mériter aucune considération.

L'histoire de l'origine de la science grammaticale présente le plus grand intérêt; et s'il était possible d'y porter un degré suffisant d'exactitude, et de lui donner un caractère d'authenticité qui pût satisfaire les bons esprits, cette histoire serait le meilleur livre élémentaire que l'on pût avoir sur la grammaire, et en môme temps un excellent traité du philosophie, puisqu'elle serait aussi l'histoire de nos idées.

Mais l'origine des sciences et des arts est environnée de ténèbres épaisses, et il existe à peine quelques monuments sur lesquels on puisse établir des conjectures probables. Les arts se sont perfectionnés avec tant de lenteur que, dans les premiers temps, ceux qui faisaient un pas de plus dans la carrière ne se doutaient pas môme qu'on eût fait quelques progrès avant eux, et n'avaient pas, à beaucoup près, la connaissance exacte du point d'où ils partaient.

Souvent aunsi ih se sonl é)(arés liaas de fausses roules; al telle irlée, exti-tt moment ingéiiieuso, a pu les écarter pour longtemps de la véritable, parce qu'elle n'offrait qu'une demi-lumière, plus fiinpste. on quelque sorte, que l'ignorance absolue. Enfin il semblo que, dans certains cas, un beureux instinct, un hasard favorable, aient présidé aux découvertes les plus sublimes dans les arXs et dans les sriencns, plus encore que la méditation et l'esprit de calcul ou d'analyse; en snrte que leur histoire en devient d'autant plus dinicile À tracer d'une main assurée.

Ces réflexions s'appliquent principalement à l'art de la p«role, et à l'écriture, dont la perfection, plus ou moins grande, a sur cet art ime înDucnce si sensible et si essentielle (I) : tout ce qu'ont pu faire les savanliiles plus laborieux, après de*> recherches immenses, a été d'établir une série de nonjoctures plus ou moins probables, plus ou moius ingénieuses, mais dont les plus importantes sont fondées sur la connaissance des facultés physiques cl intellectuelle!! do l'homme, et de sa nature, toujours la même, plutôt que sur des monuments authentiques. Tels sont, entre autres, le Traité du président Uebrustes sur la formaliou mécanique des Langues, l'essai de Warburlon sur les Hiéroglyphes, et un grand nombre de mnrcenux répandus dans les divers écrits des philosophcsdc ce siècle. Quoique celte matière u'y soit pas, à beaucoup pi-&s, entièrement ëclaircie, ta lecture peut néanmoins en élre très-utile pour acquérir la connaissance des principes métaphysiques et de la théorie générale du langage.

Mais s'il est, en quelque sorte, impossible de répandre une lumière sati:9 faisante sur l'origine de l'art de la parole, du moins ne le sera-t-il pas de suivre, d'après les monuments que l'antiquité nous a laissés, l'histoire de ses progrès. Cette histoire, pour laquelle nous avons une grande quantité de matériaux importants, demanderait, à la vérité, une vaste érudition, et beaucoup de .justesse et de sagacité d'esprit ; mais elle seraitaussi infiniment utile à l'avancement de la science grammaticale. En attendant qu'une main plus habile nous donne cet intéressant ouvrage, peut-être ne me saura-ton pas mauvais gré de présenter ici une notice abrégée des hommes qui ont le plus contribué à perfectionner cette science, et de leurs ouvrages les plus remarquables. Celte notice m'a semblé devoir servirnaturcllement d'introduction à la lecture de r/ferm^s d'Harris, où l'on rencontrera souvent des citations des anciens grammairiens ;

(I) Orig. du loi», elc, parOognet, 1. 1", p. IS6 et luir. de l'édit. ia-4*.

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