I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE
cuse dans la nature des circonstances où ils ont vécu, dans la barbarie qui les a^ait précédés (1), et dans les services importants et multipliés qu'ils ont rendus aux lettres par des travaux immenses et dont ridée seule effrayerait Thomme de lettres le plus laborieux de noire temps.
Ici néanmoins se présente un sujet d'observation propre à fixer l'attention du grammairien philosophe. Ces savants, dont nous venons de parler, étaient à môme de puiser dans les sources du go.ùl et de la saine littérature : pourquoi, dans les nombreux et immenses volumes qu'ils ont écrits, n'y a-t-il presque rien qui mérite d'être lu? Ils étaient incessamment occupés de l'étude des mots et des règles de la grammaire ; pourquoi ne nous ont-ils laissé sur cette science aucun bon ouvrage? pourquoi surtout aucun d'eux (si l'on en excepte trois ou quatre), ne paraît-il s'être douté qu'il pût y avoir une grammaire générale et philosophique? C'est que le progrès des connaissances se fît alors dans un ordre contraire à celui qui aurait été le plus favorable à un véritable succès, contraire môme à la marche naturelle de l'esprit humain dans le développement de ses facultés: c'est que les mots vinrent en grande abondance avant les idées ; et, dans ce cas, ils ne durent être que de vains sons. Ce qu'on parvenait à comprendre dans les auteurs anciens flatta les esprits, étonnés d'y trouver une clarté et un genre de beautés dont ils n'avaient pas même l'idée, et on se fit illusion sur ce qu'on ne comprenait pas. On méprisa les langues modernes, qui, à la vérité, étaient encore fort grossières, et l'habitude d'écrire en latin devin tune manie. Cependant il devait résulter de ce préjugé des inconvénients très-graves, et dont les générations suivantes se sont ressenties. On éleva la jeunesse comme on s'était élevé soi-même, on lui mit dans la mémoire des mots sans idées, et l'élude des langues, la plus facile de toutes, lorsqu'elle est bien dirigée, devint la plus longue et la plus pénible : cet abus a duré jusqu'à nos jours. Un autre inconvénient de cette admiration aveugle et fanatique pour les anciens fut un esprit d'imitation servile, une crédulité stupide, et une détérioration ou du moins un ralentissement sensible dans les progrès naturels qu'aurait dû faire la raison humaine. Les nuances des idées, des sentiments et des passions, qu'on ne parvient jamais à rendre dans une langue
(1) Voy. le chapitre Jc^ du dernier livre do V Histoire mofieimey dans le Cours d'études, de Condillac, oii ce qui regarde l'état des lettres dans le xvic siècle est traité avec beaucoup de précision et de philosophie.
étrangère avec autant de justesse et de précision que duns s» langue mafernellc, durent h plus forte raison se perdre entièrement dans une langue morte.
En effet, ce sont les mipurs qni donnent au langage sa couleur et »a physionomie. Du moment oîi l'on voulut écrire en latin, il rallnt se résoudre h ne se senir (pie des expressions et des tours consacrés par l'usage des meilleurs écrivains anciens, et par conséquent une foulo d'idées nouvelles, de coutumes, de sentiments cl d'opinions durent rester sans expressions; ou il fallut créer des mots nouveaux, des locutions nouvelles, et alors ces mots furent autant de barbarismes, ces locutions autant de formes étraogèret et biiarres, (jui tirent de la langue latine un Jargon informe, san» grâce, sans force et sans précision. Les mots qu'on învenUil devaient ôtre essentiellement dépourvus du caractère principal qui eonrient à des mots nouveaux : il élait impossible de les marquer au roin de l'usage présent, pour me sen-ir de l'expression d'Horace (I): ce coin, cette marque essentielle, c'est l'analogie, dont le fll était rompu et perdu depuis trop longtemps.
Aussi les érudits se trouvèrent-ils, dès le commencement, parlagés en deux partis très-opposés : les uns tenaient pour la pure laUnité, et particulièrement pour celle de Cicéron, en sorte qne ce fat à leum yeux une espèce de sacrilège que de se ser>'ir d'un mot Ou d'un tour qui n'eût pas été employé par cet auteur: on les appela les Ciréronicns. Le cai'diniil Ili'nibn, homme qui avait d'.iilleurs beaucoup d'esprit et de littérature, a écrit une Histoire tie Venise, tout entière dans ce style prétendu ciréronien; et il faut convenir que rien n'est plus ridicule et en même temps plus ennuyeux que cet ouvrage, par l'obscurité qu'y répand l'affectation de tout rapporter aux mœurs des anciens Romains : le Grand-Turc y est appelé »i« de Thmre, le pape y parle au nom des dieiix immnr- Wï. l'excommunication est finfFrdiriiim de l'eau et du feu, etc. C'est un traveslissemenl continuel. L'autre parti fut celui des Scolastiques, que scandalisaient cet abus de la langue latine, et l'usage de ces formules enticrement païennes: ils auraient eu raison, s'ils avaient attaqué la manie d'écrire dans une autre langue que celle du pays où l'on vit et où l'on est né ; mais ils ne défendaient que
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