I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE
a cause do Tignorance et de la barbarie, dans un jargon odieux et insupportable, et ils ne réussirent pas.
11 y avait cependant quelques hommes d'un esprit assez juste pour démêler Tabsurdité des prétentions de chaque parti; quelquesuns môme furent assez courageux pour dire hautement ce qu'ils on pensaient. Tel fut Érasme, de Rotterdam ; il se moqua des Cicéroniens et des Scolastiques, et les uns et les autres devinrent ses plus implacables ennemis. Cet homme mérite d'être distingué dans la foule des autres érudits, parce qu'il fut au moins aussi savant qu'eux, et qu'il eut d'ailleurs infiniment plus d'esprit, de raison et d'originalité. Il fut un des meilleurs grammairiens de ce temps. Jules-César Scaliger, son contemporain, et de qui nous avons un Traité des causes de la langue latine, l'un des meilleurs livres élémentaires qui eussent paru jusqu'alors, était d'ailleurs fort loin d'avoir autant de finesse et de jugement qu'Érasme; il attaqua même cet ingénieux écrivain d'une manière aussi grossière qu'indécente, à propos de son dialogue intitulé Ciceronianus, où celui-ci tournait en ridicule les puristes de la langue latine (1).
Tout concourt à démontrer l'influence des mœurs sur le langage : mais il n'y a rien peut-être de plus propre à nous faire connaître l'influence réciproque du langage sur les mœurs, que le caractère particulier et vraiment original des lettrés du XVI* siècle. Ces hommes, étrangers en quelque sorte à leur patrie et à ce qui se passait autour d'eux, formèrent; au milieu de l'Europe, un peuple à part, et qui avait ses habitudes, ses passions, ses préjugés et sa langue particulière: mais cette langue n'acquit jamais la souplesse et la flexibilité des langues vulgaires, parce que les hommes qui la parlaient, dispersés dans une infinité de pays, séparés les uns des autres par des distances considérables, ne furent jamais dans le cas de l'appliquer aux usages les plus communs de la vie privée. De là cette raideur, cette ignorance absolue des convenances, qui dégénérait quelquefois en grossièreté et en cynisme ; de là cette vanité pédantesque, cet orgueil excessif et si ridicule, d'hommes incapables d'apprécier les rapports les plus ordinaires, parce qu'ils n'avaient pas de moyens assez directs pour les exprimer, parce qu'ils vivaient dans un monde purement idéal. Ils étaient, par rapport à ces distinctions fines, à ces nuances délicates, qui font tout l'intérêt et le charme de la vie domestique, comme un homme dont les sensations seraient obtuses, pour ainsi dire,
(i) Érasme, né en 1467, mourut à Bàle en 1536; et Scaliger, en 1558.
qui ne verrait les objets qu'à travers un nuage, et qui ne loucherait les corps qu'enveloppés d'un voile plus ou moins épais qui lui déroberait toujours une partie des impressions du tact immédiat: |«ls furent les efTets du langage qu'ils avaient adopté. Il n'y a point do langue vulgaire, quelque imparraite qu'on la suppose, dans laquelle il ne soit plus aisé d'exprimer une foule de détails neufs, ingénieux, et de pensées originales, que dans une langue morte et hors d'usage depuis plusieurs siècles, quels que soient au reste ses beautés et ses avantages: qu'on essaye, pour s'en convaincre, du comparer les poésies latines des modernes les plus célèbres, aux poésies italiennes du Tasse ; qu'on mette les plus beaux morceaux môme d'Érasme, ou de tel autre écrivain, à côté du chapitre de Montaigne sur l'amitié, et d'un grand nombre d'autres du mCme philosophe (I).
J'ai considéré les lettrés du XV1° siècle comme une espèce de peuple ou de nation particulière, qui s'était formée au milieu de l'Europe, et cette opinion est peut-être plus près de la vérité qu'on QD le croii'oit d'ahord. En effet, ils passèrent, dans la courte période d'environ cent cinquante ans. par les divers degrés d'accrui«soment et de perfectionnement qui se sont fait remarquer, dans les grandes sociétés politiques, & des distances beaucoup plus considérables, et ils Unirent par éprouver une révolution du même genre que celles qui, & certaines époques, ont suivi le progrès des li^ttres el dos cniinaissances-dans les fjr.inde^ nations. Voici comment on pourrait tracer, en peu de mots, l'histoire de l'origine, des progrès et "de la décadence de ce peuple d'érudits : la fin du XV* siècle vit se débrouiller le chaos de la barbarie, la langue s'épura, une plus grande élégance se flt remarquer dans le style, et bientôt s'élevèrent des poètes et dos orateurs, égaux ou supérieurs même aus Virgile et aux Gicéron, du moins nu jugement de leurs contemporains, mais h qui la postérité a rendu justice en ne les lisant point: cet état de prétendue perfection dura jusqu'au milieu du \V1* siècle ou environ; alors, il se trouva quelques esprits plus justes, qui, fatigués de ce vain bruit de paroles, travaillèrent sérieusement à éclaîrcir les auteurs anciens, et à les entendre plutAt qu'à les imiter, car jusque-là on n'en savait pas assez pour les apprécier à leur juste valeur, et voilà pourquoi on se plaçait, naïvement, à côté ou même au-dessus d'eux. On flt plus,
(I) Voy. dans le Tolums V des Mélanges de IHléraltire, de d'AIemb«rt, uo petit iraité «ur U préUndae b«lle latinité de» modeniM.