‹ MélangesChapitre 216 sur 269 · HËRMÉS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

HËRMÉS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Nous avons vu la science grammaticale naître chez les Grecs, après que leur langue se fut entièrement perfectionnée, et que les philosophes eurent commencé à rappliquer aux théories purement spéculatives et de raisonnement : nous ne la verrons renaître de même en France que lorsque, notre idiome ayant déjà acquis le plus haut degré de perfection, nous aurons eu des poètes, des orateurs et enfin des philosophes. Mais par quels événements sommesnous parvenus à ce degré de splendeur? quelles sont les causes qui ont hâté parmi nous les progrès de l'éloquence, de la philosophie et de la grammaire? Il ne peut être ni superflu ni indifférent de les connaître; jetons donc au moins un coup d'œil rapide sur leur histoire.

Les révolutions, quelque funeste que soit leur influence sur la génération qui les éprouve, donnent aux idées de toute espèce une commotion forte et puissante, qui peut, dans certains cas, contribuer au perfectionnement de la raison humaine. Court de Gébelin observe, avec raison, que les dissensions civiles excitées en France, vers le milieu du xvi* siècle, par Tambition des Guises, et par Tanimosité qui divisoit les Catholiques et les Protestants, contribuèrent sensiblement au progrès de notre langue. « Il fallut, » dit cet écrivain, «discuter ses droits ou ses prétentions, publier des manifestes, entraîner la nation par Téloquence. On laissa donc de côté Ronsard et Baïf, les Grecs et les Romains ; on écrivait pour des Français, et on écrivait sur les objets les plus grands et les plus intéressants; c'était pour défendre la religion de ses pères, ou celle qu'on venait d'embrasser,... c'était pour garantir sa vie, sa liberté, son honneur ou ses biens, etc. » L'éloquence devint plus populaire qu'elle ne l'avait jamais été. Il est certain que nous n'avions pas eu jusque-là d'écrivains véritablement utiles et intéressants, et qu'alors nous en eûmes deux, qu'on lit souvent encore avec plaisir. Amyot osa lutter avec un langage imparfait, qui manquait à la fois de justesse, de précision et d'élégance, contre un écrivain très-éloquent dans une langue riche^ harmonieuse, et perfectionnée par des génies supérieurs dans tous les genres. Il traduisit Plutarque, et il ne sortit pas sans gloire de cette vaste entreprise. Montaigne, riche de son propre fonds, mais aidé de la perfection que la langue avait acquise sous la plume d'Amyot, lui donna un mérite plus original, plus à elle; son livre, où l'homme est peint de couleurs si vraies et si naïves, où sont réunis tous les genres de beauté qui peuvent résulter d'une grande finesse d'observation et d'une grande profondeur de jugement, fera éternellement les délices des hommes qui aiment à penser.

IWt APPENDICE.

Ccpendanl le stylo de Montaigne devait mauquer absolument de correction et d'élégance : car ce sont les poètes qui donnent aui langues ces deux qualités si précieuses. L'harmonie est l'âme et l'essence de la poésie; l'oroîlle du poète s'accoutume nécessairement h celte marche cadencée, brillante et pompeuse, qui dGvieat un besoin pour elle, et qui s'introduit ensuite dans la prose, du moinH autant que celle-ci en est susceptible. Malherbe a. eu parnd nous la gloire de faire sentir celte barnionie, et do commencer i cet égard une révolulion plus propre h l'immortaliser que ses ouvrages mfimcs, dont un très-petit nombre sont lus aujourd'hui. Il eut de plus un mérite dont il serait injuste de ne lui pas tenir compte, principalement dans un ouvrage sur la grammaire: c'est qu'il s'attacha avec le plus grand zèle à maintenir la pureté de I& langue; et, quoique l'on n'eût pas encore bien déterminé en quoi consistait celte pureté, du moins on peut croire que c'était son goût particulier qu'il aurait voulu donner pour régie, et son goAt était, sans contredit, meilleur que celui de ses contemporain». Malherbe mourut en IGÎH, sous le règne de Louis Xlli.

Alors se préparait le beau siècle qui illustra la France par des chefs-d'œuvre nombreui dans les lettres et dans les arU. Baliac, formé parla lecture de Malherbe, donnait k la prose une dignité, une harmonie nombreuse et riche, qu'elle n'avait point eues avant lui ; et Voiture, qui prit un genre moins grave et moins élevé, donnail des ^rArt's cl une sorle de noblesse h la plai>aiilfri(> ni(^nu'. genre qui jusquc-lH n'avait été que naïf ou plat. Cependant on ne lit presque plus ces deux auteurs, Voiture surloul, à cause de la frivolité des sujets qu'il traite, et de l'aiTeclation continuelle du bel esprit, qui est la chose la plus ennuyeuse et la plus insupportable. Peut-èlre aussi ce défaut tient-il plus encore aux mœurs du temps, et au goût particulier qui régnait à la ville et à la cour, qu'au génie de Voilure, car jamais on n'eut en France des mœurs, des sentiments et des opinions plus factices, que sous le règne de Louis XIII; et l'hAtel de Itambouillet, si célèbre dans les fastes de notre littérature, parce qu'il fui le rendez-vous habituel des beaux-esprits dn temps, pour avoir admiré souvent des beautés de convention, et pour avoir quelquefois refusé son suffrage aux véritables beautés, à celles qui viennent du sentiment el de la nature, n'a peut-être pas autant accéléré le progrès du goût et de la raison, qu'on le croit communément.

Dès l'année 1639, l'Académie française (1), instituée spéciale-

(I) EUe avait été fondée en 1635 par Ricbelien.

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