I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE
On regrette, en lisant ce qu'Arnauld a écrit sur divers sujets de philosophie, que cet homme, doué d'un génie extraordinaire et d'une grande justesse d'esprit, ait donné si peu de temps à ces matières intéressantes. Les deux ouvrages de ce genre auxquels il a eu part feront à jamais époque, Tun dans la philosophie grammaticale, et l'autre dans la science du raisonnement. On sent que je veux parler des deux livres si connus et si généralement estimés, l'un sous le titre de Grammaire générale et raisonnée, dont la première édition parut en 1660, et l'autre intitulé la Logique ou PArt de penser, qui fut publié quelques années après. Arnauld travailla au premier avec le docte et laborieux Lancelot, qui avait donné auparavant (1) les Méthodes latine et grecque connues sous le nom de Port-Royal, ouvrages qui sont encore les plus complets et les meilleurs que nous ayons sur ces deux langues. Il travailla au second avec le célèbre Nicole, auteur des Essais de morale, qui eurent alors une réputation méritée à beaucoup d'égards.
La fin du XVII" siècle est, comme on sait, l'époque brillante de la littérature française. Pierre Corneille avait, il est vrai, créé l'art dramatique et la véritable éloquence parmi nous, quelques années auparavant; mais, après lui^ s'élevèrent des écrivains plus élégants et plus corrects, qui portèrent chez toutes les nations la gloire de notre langue et l'admiration de leur génie : ce sont les Molière, lesBoileau^ les Racine, Bossuet, Fénelon, la Fontaine, etc., qui réunirent aux talents les plus rares ce goût pur et éclairé, ce sentiment heureux et délicat des convenances, dont le charme irrésistible se fait sentir à tous les hommes, et que les écrivains d'aucun siècle et d'aucune nation (excepté peut-être Virgile et Horace) ne possédèrent au même degré qu'eux.
Ce fut donc lorsque notre langue avait acquis sa plus grande perfection, que la grammaire générale et philosophique exista enfin pour nous ; et une chose qui n'est pas moins digne de fixer notre attention, c'est que nous n'eûmes une bonne grammaire générale que lorsque nous commençâmes à avoir de bonnes grammaires particulières ; que la meilleure logique qui eût encore paru suivit de près la meilleure grammaire, et que tous ces ouvrages nous furent donnés par les mêmes auteurs, ou du moins par des auteurs qui avaient mis en commun leurs travaux et leurs réflexions. Ce progrès naturel des idées, cette liaison immédiate de la perfection des principes du langage avec ceux du raisonnement, sont
(1) Eq 1650 et en 1655.
constatés d'une manière bien évidente, par divers pasîtages de la Grammaîj'e générale et raisonnée. En voici deux qu'il m'a paru intéressant do rapprocher : n L'engagement où je me suis trouvé, •■ dit Lancelot dans sa préface, « de travailler am grammaires de diverses langues, m'a souvent porté à rechercher les raisons de plusieurs choses qui sont ou communes k toutes les langues, ou particulières & quelglies-une» ; mais y ayant quelquefois trouvé des difficultés qui m'arrêtaient, jo les ai communiquées à un de mes smis (1); et mes questions ont été cause qu'il a fait diverses réflexions sur les vrais fondements de l'art de parler... Je les trouval si solides que je me Rs conscience de les laisser perdre, n'ayant rien vu dans les anciens grammairiens, ni dans les nouveaux, qui fût plus curieux ou plus solide sur cette matière.» Et, dans un avertissement qui termine une des éditions subséquentes de cet excellent livre, l'auteur ajoute: " On est bien aise d'avertir que, depuis la première impression de ce livre, il a paru un ouvrage intitulé la Logique ou F Art de penser- qui, étant FonnP. su» t^s HfMm fRiKciriis , peut extrêmement sen-ir pour l'éclaii-cir, et prouver plusieurs choses qui sont traitées dans celui-ci. »
Le jésuite Bouhours fut, après les écrivains de Port-Boyal, un des plus habiles et des premiers à se signaler dans la même carrière; il publia successivement deux ouvrages intéressants, l'un sous le titre de Oou'ei et l'autre sons relui de Remarques sur la langue ft-ançoise (3). L'abbé Régnier Desmarais, de l'Académie, travaillait alors à sa Grammaire françmse, qui fut imprimée en 1706 ; cet ouvrage est le premier traité complet qui ait été fait sur la lan^e, et c'est aussi, malgré ses défauts, un de ceux qui contiennent le plus de choses utiles: l'auteurtrouva pourtant dans le P. BufBer, qui donna, deux ans après, sa Grammaire sur un noureau plan, un antagoniste redoutable, et un critique peut-être trop sévère; il eut le malheur de s'offenser de la critique et n'en profila pas. L'ouvrage du P. Butïer contient beaucoup d'excellentes observations, et annonce un écrivain judicieux qui avait médité avec succès sur la métaphysique du langage. L'abbé Dangeau, de l'Académie française, écrivait aussi dans le même temps des traités ingénieux et neufs sur presque toutes les parties de la grammaire: dans l'un il s'occupe du soin
(l)ArnBuW.
(2) En 1674 el 1675. Voj. lea t. I et II de U Bibliothèque françoite, où I'od trouve austi une li«(e nombreuse de» ou<ragM publiée «ur Ift langue depui* U XV* likele.