I. HERMÈS. — DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Il pensait que les diverses parties de la grammaire peuvent aller indifféremment Tune avant Tautre, et qu*il n*y a guère que la syntaxe que Ton doive nécessairement faire précéder parce qu'il appelle les préliminaires ou rudiments. En général, cette opinion pourrait être contestée ; peut-être la perfection de renseignement consistet-elle dans un grand ensemble, dans Tart de lier entre elles les diverses parties d*une science, de manière que le progrès se fasse insensiblement du connu à Tinconnu, des notions élémentaires à celles qui sont plus composées : c*est du moins Tidée c[ue je me forme de cette perfection, que je n'ai point encore vue dans aucun livre élémentaire, et que le plan de Dumarsais ne présente pas, il faut en convenir. Quoi qu'il en soit, le Traité des Tropes, ouvrage entièrement neuf lorsqu'il parut, peut encore être regardé comme un chef-d'œuvre dans son genre. Les observations et les règles y sont appuyées partout d'exemples frappants, et fondées sur une logique dont l'exactitude ne laisse rien à désirer,
Dumarsais, après avoir répandu sur des matières arides, et alors importantes (1), une lumière qui ne pouvait être le fruit que de la plus profonde érudition et d'un esprit très-philosophique, avait aplani, pour la jeunesse, Télude des langues anciennes, auparavant si pénible ; il avait publié sur la grammaire un ouvrage neuf et ingénieux : cependant, vers la fin de sa carrière, il était encore presque ignoré, et, ce qui est plus triste, dans une sorte d'indigence. Deux philosophes, denxhommesde génie^ Diderot et d'Alembert, venaient de concevoir le projet d'élever aux connaissances humaines un monument immortel ; ils s'associèrent les savants et les artistes les plus illustres : il leur aurait fallu, pour chaque partie, des hommes comme eux ; mais quel siècle aurait jamais présenté une pareille réunion? Du moins ils devinèrent le génie partout où ils purent le trouver ; et ils invitèrent Dumarsais à se charger de la partie grammaticale de V Encyclopédie. Sa mort, arrivée en 1756, ne lui permit pas d'achever cette grande entreprise, à laquelle il s'était livré avec le plus grand zèle ; tous les articles qu'il a faits sont marqués au coin d'une métaphysique lumineuse, annoncent un esprit dont les qualités dominantes étaient la justesse et la netteté, portées l'une et l'autre au plus haut degré, et lui assurent une place distinguée parmi les grammairiens de génie^ et l'une des premières parmi les grammairiens français. On trouva dans ses papiers un écrit
(1) Les libertés de TÉglise gallicane, et la querelle des oracles entre Fontenelle et un jésuite nommé Baltus.
intitulé : Logique ou liéfl^xùmi iur le» prinerpales opératiunt de tfirpril, qui Tut imprimé eti 176!) avoo les divers morceaux de )!ramniaire qu'il avait faits pour VEncijrlopédie. « Ce traité, dit d'AIetnbort. contient, sur l'ail de raisonner, tout ce qu'il est utile d'apprendrt^, el Nur ia métaphysique, toiil ec qu'il est permis de savoir ; c'i-sl-àdire. » .ajoute le mémo écrivain, " que l'ouvrage est très-court, et peut-être pourrait-on l'abréger enroro (1). »
Deux académiciens, contemporains de Dnmar&ais, Girard et d'Olivet, se montritrcnt aussi avec gloire dans la carrière grammaticdle, et y ilÉhiit<>renirun et l'autre parde^ ouvrages neufs et ingénieux. L'abbé Girard, frappé de cette vérité aperi;ue par Fénelon [i], qu'il n'y a point du mots qui soient parfaitement synonymes, l'exposa duos tout son jour, dans l'ouvrage qu'il publia en 171H. sous ce titre : la Jmle»K de la langue française, ou les différentes sî^ni fications dts nuit* qui jmitiienl fifiiir syiiimijmeit. « La rossomlilance d'un mol avoc d'autres, u dit-il, « dans la préface de cet ouvrage, n'embrasse pas toute rétendue et la force de la signiflration ; elle ne consiste que dans une idée principale que touN énoncent, et que chacun diversifie h »a manière, par une idée accessoire qui lui constitue un caractère propre et siugulier. " Une foule d'exemples choisis avec ^oût, et où les nuances leit plus délicates sont saisies avec une f;rande justesse el exprimées avec beaucoup degrAce elde finesse, rend cnU'ouv rage dont nous parions l'un des plus intéressantsqui csi^lent sur notre laniine, l'un do roux qui attestent le plus son mérite et sa perfection, et qui ont le plus contribué à sa gloire. Le livre des synonymes a été, pour tous les écrivains, môme chez les nations voisines, un trait de lumière qui les a éclairés sur une multitude de beautés de détail, d'artifices de style, que les plus habiles d'entre eux employaient par une sorte d'instinct, dont ils ne se rendaient pas compte d'une manière à beaucoup près aussi précise.
Mais, si la connaissance des nuances qui distinguent les divers sens des mots qu'on pourrait regarder comme synonymes est indispensable pour écrire avec précision et avec exactitude, la connaissance raisonnée des principes et des usages propres à déterminer les modifications diverses qui doivent affecter les mots dans la
(1) Eloge de Dumarsais, l. VII (l« V EiKijclopidU et t. II des Mélanget de liltiralurt.
(2) Lettre imprimée i la tuile de tetDialogtetturl'iloquenet, p. StS, [coQ&ne ■t^ourd'hui tous le tiir* de lettrt à l'Aeadémie.]