‹ MélangesChapitre 228 sur 269 · II. ROSCOE. — LETTRE AU C. LECOUTEULX · texte numérisé non relu

II. ROSCOE. — LETTRE AU C. LECOUTEULX

heureuse révolution qui, après plus de dix siècles d*ignorance, de barbarie et de misère, fit renaître en Europe les sciences et les arts. Il contribua plus qu*aucun de ses ancêtres à la grandeur et à l'élévation de sa famille ; mais malheureusement cette famille ne tarda pas à anéantir la liberté de sa patrie, et, par les alliances qu'elle contracta avec divers souverains, à remplir TEurope de crimes et de malheurs. Quel spectacle donc plus utile à présenter à des républicains, que la suite des événements qui accoutumèrent insensiblement au joug un peuple idolâtre de son indépendance? Quelle plus grande et plus importante leçon peut-on leur offrir? J*a voue que c'est sous ce point de vue surtout que j*ai envisagé le travail que f avais entrepris ; j'avoue que Tespoir d'être utile en ce sens m'a soutenu dans une tâche souvent pénible et qui offre peu d'attrait à l'imagination.

On a dit que l'histoire étail VÉcok des rois, et c'était probablement alors ce qu'on pouvait dire de plus beau en faveur de l'histoire: mais elle est mieux que cela sans doute ; elle est l'école des peuples ; elle offre à tous les hommes capables de réfléchir un coura complet, si je puis m'exprimer ainsi, de la science expérimentale du cœur humain. Elle présente aux véritables amis de la liberté les motifs les plus puissants de chérir cette noble et généreuse indépendance, sans laquelle ils ne sauraient plus exister, et pour le maintien de laquelle les sacrifices les plus héroïques ne leur coûteront rien. Gicéron, qui apparemment s'était peu occupé de savoir ce qu'il convient aux rois d'apprendre, a dit de l'histoire qu'elle est la lumière de la vérité, la maltresse de la vie {magistra vitx). En effet, quoique les monuments historiques auxquels on peut reconnaître quelque authenticité ne remontent pas très-haut, l'histoire des sociétés politiques seml)le déjà présenter des résultats dont il est possible de tirer des conséquences infiniment utiles au bonheur et au perfectionnement de l'espèce humaine. Et, pour en donner un exemple sensible, je rappellerai cette vérité générale et très-importante, qui résulte de l'observation de tous les phénomènes historiques, et qui est relative aux révolutions qu'ont éprouvées les sociétés. Ou ces révolutions sont le passage d'un état d'esclavage et d'asservissement à un état d'affranchissement et de liberté, ou elles sont, au contraire, le passage de l'état de liberté au despotisme. Dans le premier cas, elles sont le produit des lumières et de l'énergie croissante de la société qui les opère ; dans le second, elles sont le résultat de la détérioriation, de l'ignorance et de l'avilissement de la société qui les subit : en sorte que, partout et

dans tous les tomps, Tbistoire nous présonlc cet oncbatnement intailliblc cl nécessaire de causes el d'cflela : 1" perfection nemenl, Iumi6reï, force, liberté, et bmibeur plus ou moins grnnd, suivaDl le degré d'éuer^e des causes qui le produisent et que jo vient d'indiquer: 8* détérioration, ignorance, barbarie, esclavage, et misère aussi plus ou moins grande, suivant lo degré d'intensité de* causes qui la produisent (1). Mais je reviens à la Vie de Laurent de Médicis.

J'ai trouvé cotumo vous. Citoyen, le livre de M. Roscoe extrêmement rerommandable par les idéos libérales qui y sont répandues, par les connaissances étendues et les rRcbercbes profondet qu'il renferme sur l'histoire et «ur la littérature do la république de Florence, et mftme dn reste de l'Italie. D'aillcur», le ton de candeur qui y règne partout, la manière noble et décente avec laquelle l'auttur discute ou critique Xe» opinions des écrivains qui l'ont précédé dans la mémo carri&re. inspirent une esiinio réelle pour son caractère personnel, on môme temps que son style barmonieux et élégant, son goflt pur ol éclairé, donnent de ses talents l'idée la plus uvautageuse. Mai» il me sera permis, je crois, de m'expUquftr avec la m^me franchise sur les défauts que j'ai cru remarquer dau c«t intéressant ouvrage.

Il me semble que M. Hoscoe n'a pas employé une méthode asseï rigoureuse, et que le défaut d'ordre dans les diverses parties de M narration empêche que l'on ne saisisse l'ensemble des faits et leurs

(1) Si cette lèrilé pouvait Atre coateilée, je crois qtle ce ne eerait que faute de «'enteadre lur la valeur dei mota, comme il arrive u icuveot. Ainsi, par exemple, il peut ; avoir des hommes tréi -distingues par leur génie et par l«nrs lumières dans tine nation ignorante et barbare ; ainsi, il ne faut pas confondre le* ■ciences e( les connaiwaaces Jireci'ement utiles à la société, avec les beaui-artt et les cannai Bsati ces qui sont, pour ainsi dire, purement de luie, etc., etc. Peutêtre, uéanmoius, me fera-l-on une objecliou i, laquelle il est, je crois, utile de répondre d'avance. Les Anglais, me dira-1-ou, ne sont pas un peuple libre, el pourtant la nation anglaise est, à tout prendre, aussi éclairée que le peuple btOrçais. Je ne conteste assurément pas qu'il n'j ait en Angleterre beaucoup d'hommes très-éclairés sur les matières de gouvernement : aussi iuis-je très-convaincu que, si la paix ae rétablissait en Europe, il ne se passerait pas beaucoup d'années sans que l'Angleterre éprouvât une révolution politique ; et le soin que le gouvernement anglais prend, depuis quelques années, d'élerniser la guerre présence. J'oppositton constante qu'il a manireatée pour la paix, me portent i croire qu'il a un secret pressentiment de la destinée i^ui l'attend, s'il laisse la nation respirer na moméDl, et s'il cesse de l'aj-iier par des crainiea qui lui 6tent le aentinent dé s* force, et qui l'aveuglent sur la véritable cause des maux qu'elle éprouve.

IL ROSCOE. - LETTRE AU C. LECOUTEULX. 57i

résultats avec clarté et facilité. Le parti qu'il a pris de consacrer alternativement un chapitre à Thistoire des arts et de la littérature n'offre qu'un ordre apparent, et ne remédie pas à Tinconvénient de voir les mêmes hommes et presque les mêmes faits se représenter plusieurs fois de suite dans l'ouvrage. Enfin, l'auteur paraîtra peutr être, surtout aux yeux des lecteurs français, avoir trop craint de sacrifier quelques parties peu importantes de ses travaux et de ses recherches, et l'on trouvera probablement que les longues notes bibliographiques et autres, qu'il a fort multipliées, interrompent trop souvent le cours de la narration. Au reste, les gens de lettres pardonneront volontiers à M. Roscoe ce luxe d'érudition, qu'un goût plus sévère peut-être lui eût fait supprimer, en faveur des connaissances utiles ou agréables qu'ils trouveront dans son ouvrage.

Mais un reproche plus grave dont il serait difficile de défendre notre auteur, c'est l'espèce de parlialité, quelquefois trop évidente, qull montre en faveur de son héros. Il lui arrive, en plusieurs circonstances, d'excuser ou d'atténuer des actions et des démarches qu'aucun principe ne pouvait justifier. On ne saurait nier que Laurent de Médicis n'eût de grands talents, des qualités brillantes, et même quelques-unes des vertus nécessaires à ceux qui gouvernent les hommes. Mais il était dévoré d'une ambition démesurée, qui le fit manquer plus d'une fois à ce qu'il devait à sa patrie, et qui lui fit violer ouvertement les préceptes de cette religion même à laquelle il affectait néanmoins de se montrer si soumis et si dévoué. M. Roscoe, en traçant avec sagacité les progrès insensibles du despotisme, et en peignant avec une généreuse chaleur les maux qui en furent la suite, n'assigne pas à ces maux leur véritable cause. II semble les attribuer au caractère remuant et séditieux des Florentins ; mais ce caractère, chez un peuple libre, est souvent l'instinct de la liberté, et cet instinct-là ne trompe guère. Notre auteur n'a pas vu, ou a craint de dire, que la constitution de ce peuple était entachée d'un vice radical, qui a causé la ruine des républiques de la Grèce et de celle de Rome, je veux dire Yhéf*édité. Partout où ce monstrueux système sera établi, il est impossible qu'il existe de véritables droits politiques. Si le gouvernement est républicain, cette malheureuse distinction, dont on sent à chaque instant l'odieux et le ridicule, y fomentera des querelles sans cesse renaissantes ; s'il est despotique ou monarchique, elle servira à maintenir le peuple dans l'abrutissement et dans l'esclavage, jusqu'à ce qu'il survienne entre le despote et le corps des privilé-

giés quelques dissensions qui fournissent à ce peuple trop longtemps opprimé Toccasion et les moyens de les écraser tous deux, et de recouvrer ses droits.

L^espèce d'affectation avec laquelle M. Roscoe s^attache à justifier Laurent de Médicis d^avoir forgé, en quelque sorte, la chaîne où ses successeurs mirent la malheureuse république de Florence, détourne, pour ainsi dire, Tattention des lecteurs d*un autre fait non moins important à observer : c*est la facilité avec laquelle certaines familles obtiennent, dans les petits États, une influence et un crédit qui bientôt les mettent à même d*aspirer à Tautorité suprême. L*histoire de la Grèce en offre de nombreux exemples, et celle de la république romaine le confirme d*une manière encore plus frappante. En effet, quoique la domination des Romains s*étendit sur presque toutes les parties du monde connu au moment où leur liberté fut anéantie, il n'en est pas moins vrai que la république n'existait que dans l'enceinte même de Rome : d'où il faut conclure qu'au lieu de dire, comme on l'a fait, que cet État était dès lors trop étendu pour comporter un gouvernement républicain, il aurait fallu dire, au contraire, que, d'un côté, la vaste étendue de la domination romaine offrait à l'ambition un appât trop séduisant, pour qu'elle ne fût pas tentée d'envahir tant de puissance et de richesses; et que, de l'autre, la république romaine était resserrée dans des bornes trop étroites pour qu*un ambitieux ne conçût pas l'espoir de parvenir, par son crédit ou par celui de sa famille, et de ses amis, à ce pouvoir suprême où tendaient tous ses vœux. Mais il est bien évident que, dans un grand Etat, cet inconvénient, qui a causé la ruine des républiques anciennes, devient presque nul; car alors la sphère d^activité, pour ainsi dire, d'un individu ou d'une famille est toujours infiniment bornée, par rapport à la vaste étendue du pays sur lequel ils entreprendraient de dominer.

Je suis loin néanmoins, dans tout ceci, de vouloir faire le procès à M. Roscoe : il est très-possible qu'étant sujet d'un gouvernement monarchique, et dans lequel le système de l'hérédité est admis, il ait cru ne pas devoir s'expliquer ouvertement sur ces objets. On sait, d'ailleurs, que les Anglais, en particulier, portent jusqu'à la superstition le respect qu'ils ont pour leurs lois et pour leur constitution. J'observerai seulement, à ce sujet, que le respect des lois et des institutions n'est pas et ne peut pas être de la môme nature dans les Etats libres et dans ceux qui ne le sont pas. CiOmme l'égalité, par exemple , est la base nécessaire de tout État républicain, le premier devoir d'un pareil gouvernement, s'il veut sub-

Page 1