IV. EURIPIDE. — LETTRE A AL. THUROT
vain voulait incessamment être flatté contre toute raison, contre toute justice, aux dépens même de ses intérêts et de son propre bonheur. Dès lors, le pouvoir, le crédit et les richesses qu'offrait à Athènes la profession d'orateur ou de démagogue, ne pouvaient séduire notre poète. Ces prétendus avantages, que Ton n'obtient jamais qu'à des conditions extrêmement onéreuses, et dont on ne jouit guère que par le triste plaisir de se croire l'objet de l'envie ou de la jalousie des autres hommes, ne lui parurent pas mériter d'être achetés par le sacrifice des biens beaucoup plus réels, je veux dire, l'indépendance de ses opinions et de sa vie entière, et le repos d'une bonne conscience.
Il semble qu'il eût plus volontiers, consacré ses talents et ses veilles à la philosophie: longtemps il s'y était livré avec ardeur; mais la persécution à laquelle son maître Anaxagore fut exposé, et dont ce philosophe fut sur le point de devenir victime, détourna sans doute Euripide du dessein de professer expressément des dogmes et des maximes qui pouvaient lui attirer de dangereux et cruels ennemis. Il crut qu'il y aurait autant d'utilité, et moins de péril, à les mettre dans la bouche des personnages qu'il introduirait dans ses tragédies.
Eschyle et Sophocle brillaient alors du plus grand éclat dans cet art difficile, que le second de ces deux grands poètes avait porté à, un très-haut degré de perfection : il fallait se frayer, à la suite de ces maîtres, ou plutôt à côté d'eux, une route nouvelle; il fallait se créer un mérite propre et caractéristique, qui pût balancer celui que chacun d'eux avait fait éclater dans les chefs-d'œuvre qui les avaient illustrés l'un et l'autre. Euripide en trouva les moyens dans la sensibilité de son âme, et dans les connaissances dont son esprit s'était enrichi par d'autres études.
Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur le mérite comparatif d'Euripide et des deux grands tragiques dont il fut l'émule et le rival. Je me bornerai à rappeler, en peu de mots, le jugement qu'en ont porté les plus habiles et les plus illustres critiques de l'antiquité.
« Si l'on peut reprocher à Euripide quelques défauts dans l'ordonnance de ses pièces, » dit Aristote, « il iaut convenir au moins qu'il est le plus tragique de tous les poètes (I). » — «Sa diction, » ajoute Quintilien, « se rapproche beaucoup du style oratoire, ce que
(1) Kal d EOptitiST};, el %a\ t« (tèv SXkoL |ii|) eS olxovo|ieT, àXXà TpaYixutaToc Y^ "^^^ icoiT)TÛv faivcTat. Aristot., De poetiCf 13.
KflS APPENDICE.
biamoiil en lui ceux qui trouvent plus de sublimité, plus de cette grandeur vraiment digne du cothurne, dans les pièces de Sophocle. Mais il iihonde en maximes et en pensées, et se montre, sou» l'v rapport, presque l'égal des philosophes eux-mêmes, comme il est celui des plus habiles orateurs, par la manière vive et animée dont il fait parier et répondre ses personnages. Admirable dans la peinlure des passions de tout genre, il est supérieur k tous les autres poètes dans l'art do toucher le cœur, et d'y faire naître les douces émotions de la pitié (1). u.
Le même écrivain observe encore que Ménandre, qui professait la plus haute admiration pour le génie d'Euripide, l'a souvent imité, quoique dans un genre d'écrire entièrement différent, et que c'est (le lui qu'il avait pris cette simplicité, ce naturel exquis, cett« vérité dans les caractères et dans les détails, qui le distinguent particulièrement.
Enlin, Lon){in admire dans notre auteur cette imagination éminemment poétique, qui consiste ft recevoir et à rendre les impressions de» objets et des passions avec une telle vivacité, que te lecteur ou l'auditeur puissent croire qu'ils les éprouvent euxmêmes. II cite, &, cette occasion, des vers de VOrette d'Euripide, (|a4 Boileau a traduits ainsi : ^^H
Hire enielle, arrjt» [ élolgfne de mea jeux ^^^^|
CcaBlIes de l'Enfer, ru ïppclrps uiliïUI : ^^^^
Qu«U horribles serpenU leur sifSeDl sur la Mis (2) 1
i< Ici, » poursuit Longin, « le poète lui-même voyait les furies ; et ce que son imagination lui représentait, peut s'en faut qu'il ne force les auditeurs eux-mêmes à le voir aussi (3). »
Faut-il doue s'étonner qu'un écrivain qui réunissait tant de
(1) la et III sermone \quod ipium rrprehtndunt, yut£iu graoUat et cothuruM et sonua Svphoclù videtur tsae subtimior) magis acceiiit oratorio generi : et iratenliis demus et m iis 711* a sopientibu) Iradila sunt pme ipiâ par, et in dicendo ac respondendo, ciiiliàef eorum qui fuerunl in foi-o diaerti, eamparandus. h affectilius vero cura omnibus mirui. tum in iit gui mtteixtUone constant, f'adk prrcipuus. Quintil., Inst. Oral., liv. X, c. 1.
(2) ^Q [liÏTtp, IxtTivu 01, ti^' idaiU |toi Tàc at|j,aTBtnaii; xal ipaxaviùili; sipa;. A'jTai ^ip avtai ii),i]iiiav Spûaxeusi [tou.
(3) 'EvtttW 6 TOiaixin aÛTè( tKiv ipiwûnc ' i Si ifavTâaSt], iiixpoù Siîv liàoaotai xat nv; «KoûavTai^iiT>'<'4'^- l^agia, de Subi., »ect. 15,