‹ MélangesChapitre 239 sur 269 · IV. EURIPIDE. — LETTRE A AL. THUROT · texte numérisé non relu

IV. EURIPIDE. — LETTRE A AL. THUROT

qualités rares et précieuses ait obtenu Tadmiration du peuple et celle des hommes les plus éclairés de son temps? Car on sait que Socrate, qui allait rarement au théâtre, ne manquait jamais de s*y rendre toutes les fois que Ton représentait quelque pièce nouvelle d*Ëuripide (1) ; et les morceaux les plus sublimes ou les plus touchants de ses pièces étaient gravés dans la mémoire de tous les Athéniens, qui attachaient quelque prix à la culture de Tesprit.

Quelle douce jouissance ne dut pas éprouver ce grand poète, lorsqu'après le terrible échec que Tarmée d'Athènes avait éprouvé en Sicile, sous la conduite de Nicias, il vit un grand nombre de ses concitoyens, échappés à ce désastre, Taborder avec l'expression de la plus vive reconnaissance, et lui raconter, les larmes aux yeux, comment ils avaient dû au talent de réciter ses vers, les uns quelque adoucissement à leur captivité, les autres la liberté ou la vie (2)!

Mais voici un triomphe plus grand encore, et dont il ne devait pasêtre témoin. Lorsqu'Athènes fut tombée au pouvoir de Lysandre, deux ans à peine après la mort d'Euripide, les Lacédémoniens et leurs alliés semblaient avoir résolu de détruire entièrement cette ville naguère si florissante, et d'en vendre tous les citoyens comme esclaves ; dans un repas où les chefs de l'armée ennemie se trouvaient réunis, un Phocéen s'avisa de chanter les vers de la tragédie d'ÉlectrCy où cette princesse déplore d'une manière si touchante l'état d'infortune et d'abjection, qui, depuis le meurtre d'Agamemnon, avait succédé à la gloire et à la splendeur de sa famille (3): «Alors (dit Plutarque, à qui nous devons cette anecdote intéressante), tous les cœurs se sentirent comme brisés d'attendrissement, et l'on comprit que ce serait un crime abominable d'anéantir une ville si illustre, et qui produisait des hommes d'un aussi rare génie (4). o

Le siècle suivant joignit son suffrage à celui des contemporains d'Euripide ; ses pensées philosophiques et morales, exprimées avec tant de charme et d'énergie, étaient sans cesse à la bouche ou sous la plume des philosophes. Ghrysippe, l'un des plus illustres soutiens de la secte stoïcienne, les citait presque à chaque page de ses écrits ; et il y avait entre autres un traité de ce philosophe, où il

(i) MWsLTi,, Var, Hist,, liv. II, c. 13.

(2) Plutarch. in Nicia, t. III, p. 295 de l'édit. de M. Coray.

(3) Euripid., Electr.^ vers 167 et suiv.

(4) nàvTa; inixXaaOYÎvai xal 9avYivat gxétXiov IpYOv, n^v ouTa>; eOxX&â xal toiouiouc àvÔpa; çépouffav àveXeiv xal ôiepyiaaaÔai icôXiv. Plutarch. in Lysandr., t. III, p. 109.

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rapportait un si grand nombre de passages, lires de la Médite de noti'c poète, que depuis l'on appela, par plaiEanlerie, ce livrn .(/m/rV dg Chri/iippe {!). Mai» ijue dis-je? les barbares cux-in^nics ne furent pas iiiBensiblcs au mérite de ce grand tragique ; et IMiilaniue, l'un do ses plus grands admirateurs, Plutarque, qui iui-mCmo le. eito si souvent, n'a pas manqué de nous conserTCr, h. ce sujet, an Tait curieux, qui mi^rile de trouver Ici sa place. Cet historien raconte que l'on jouait \6s /tacc/ianles d'Euripide à la cour d'Urodè^, roi des Parlhes, lorsque la t*le du malheureux Crassus fut apportée h, ce prince (2),

Je n'ai voulu, mon ami, que rappeler ici quelques faits et quelques témoignages éclatants on faveur de l'écrivain dont je publie une des phis belles productions ; il est temps de parler de cet ouvrage même, et d'indiquer, le plus brièvement qu'il sera passible, quel genre de mérite ybrilk'pliis particulièrement, quel objet je me suis proposé dans mon travail, et quelle espèce d'utilité j'espfre qu'il peut avoir.

Cc^tte tragédie est intitulée le» P/iéniciemiei, parce que le chiBur est composé de jeuues Ulles de Pbénîcie, que le poète suppose avoir été envoyées de Tyr à Tbèbes. et consacrées au culte d'Apollon. Ou reste, c'est le même sujet qu'Bscbylc avait traité, avant Euripide, dans les Sept chef» devant T/tèbeg ; c'est ce siège si célèbre dans l'histoire des temps héroïques de la Grèce, ob l'on vit deux frères [■ivuii\ se disputer un IrÔTii' les anm.'s i\ lii iiijiin, et périr p;ir les coups l'un de l'autre. La pièce d'Eschyle, oJi brille un talent sublime quant au style, aux pensées, aux descriptions, n'est guère, sous le rapport de l'invention dramatique et de la conduite de l'action, qu'une espèce de canevas, qui décèle l'enfance de l'art. Celle d'Euripide, au contraire, malgré les défauts réels qu'on lui peut reprocher, malgré le peu d'art qu'il a mis dans l'exposition, quoique les cha?urs soient trop peu liés à l'action, et que la marche en soit embarrassée d'épisodes qui nuisent A l'unité d'inlérèt, est du plus grand pathétique, et enchante presque toujours le lecteur par la vérité, le naturel et la variété des caractères.

Tous les siècles ont admiré la sensibilité douce et l'éclat du coloris poétique qui règne dans toute cette scène oh Antigoue, regardant d'un lieu élevé le camp des assiégeants, se fait dire par

(I) Kai [tJttiô'ÀI Ti; [lETÔ X''P"! '^Z^ i4 piffliiov, itpis t4v nuSâiLiwv t( âpa (jroi, I9JI, Xpuffiimeu M'oîtiaiv. IHmjfn. Laert., VU, 180. (3) PluUrch. in M. Crwu., t. llr, f 336.

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