‹ MélangesChapitre 240 sur 269 · IV. EURIPIDE. — LETTRE A AL. THUROT · texte numérisé non relu

IV. EURIPIDE. — LETTRE A AL. THUROT

l'esclave qui raccompagne les noms des chefs, et cherche, avec un empressement si touchant et si tendre, à reconnaître parmi eux un frère qu'elle chérit, et qu'un funeste exil a si longtemps éloigné de sa patrie. La scène entre Jocaste et Polynice, et ensuite entre les deux frères et leur mère, est presque partout admirable par la noblesse et l'élévation des sentiments, par la profonde connaissance du cœur humain, dont l'auteur vous fait pénétrer les replis les plus cachés, et par la manière vive et naturelle dont il développe les caractères et les passions de ses personnages. Quant aux dernières scènes entre Créon, OKdipe et Antigone, quoiqu'on saisisse difficilement le lien qui les unit à l'action principale, il est impossible, ce me semble, de porter plus loin le sublime du pathétique, et l'expression des sentiments les plus touchants et les plus généreux, qu'Euripide ne Ta fait dans cette partie de sa pièce.

Il est à remarquer que, parmi les hommes de talent ou de génie qui ont traita ce môme sujet chez les modernes, il n'y en a aucun qui ait approché du naturel et de la vérité que le poète grec a su y mettre. Racine, qui était peut-être le seul qui possédât ces qualités précieuses an plus haut degré, composa sa Thébaîde à un âge où son talent n'était pas encore formé, ou plutôt assez épuré de la contagion du goût romanesque et faux qui dominait alors en France. On convient, généralement, qu'il commit deux fautes graves dans les deux points principaux q\x il s'éloigna d'Euripide : d'une part, en rendant Polynice plus odieux qu'Étéocle, et de l'autre, en faisant de Gréon un scélérat abominable, et qui, contre toute vraisemblance, unit à son ambition effrénée un amour ridicule pour Antigone.

Alfieri, qui publia, en 1789, sa tragédie de Polynice^ ne représente pas Créon amoureux, mais il a beaucoup trop exagéré, à ce qu'il me semble, la douceur et la générosité du frère d'Etéocle, à qui il prête des sentiments de résignation et d'abnégation de soimême, presque semblables à ceux de D. Gusman dans Alzire, Le langage qu'il met dans la bouche de Polynice, lorsqu'on apporte sur la scène son frère mourant, qu'il n'a frappé que malgré lui, et uniquement parce qu'il lui était impassible de défendre autrement sa propre vie, ce langage, dis-je, et ces sentiments sont tout à fait contraires à la vérité du sujet, et aux mœurs connues ou convenues des temps où l'on suppose que faction a eu lieu :

AI'PEtsmCK.

Il luo le^gio Mai Don terra, ili nuovo io '1 gîuro; ftht aceatli riocaki a Siige. Aixtnii de) regb serto Pr» le nvile scellnttc iimbr» fHBloaoi

Vodrui frntello «nddiio. OH ardent I H|iirti nlijuAnto ntci|iieta : a pisdi luoi Ma Todi; il lignnr min lu aai pur iiempr«. Sol de] perduno. un» uhc u maris ia iom, Ti teongluro (1).

Ëtéocle feint d'être touc^hé par ces paroles ; il prie son frère de s'approcher, pnur sceller, par un embrassement miiluel, la paix qu'il va lui jurer, el il le poignarilc: h Je suis vengé, s'écrie-t-il. je meurs el je fabhorre toujours, » — « Et moi, répond Polynice. je meurs et je te pardonne. " Assurément on no rcconnaU ici ni le langa(;e, ni les mœurs des [cmpK h6ruiqiiQ!). Allleri nous représente Polynice comme un K-ros chrétien, et, d'un autre cAté, il fait de Créon et d'Éléoele deux monalres de perddie et do scélératesse tels qu'il u'en exista qu'en Italie, dan» le moyen 1^, parmi la foule des tyrans qui désolèrent ce beau pays ; tout cela est également éloigné de la vérité, et peu conforme au sujet que cet auteur a voulu traiter.

M. Legouvé, dan» sa tragédie d'Étéocle, s'est plus rapproché d'Euripide par la mnni^re dont il a tracé les caractères des deiii frères ; il a mCme tenté d'imiter quelques-uns des endroits les plus pathétiques du poète grec. Mais peut-être ne les a-t-il pas amenés avec assez d'art, pour leur conserver tout l'effet qu'ils devaient produire.

La meilleure édition que nous ayons du texte grec de cette tragédie d'Euripide est, comme tu le sais, mon ami, celle du célèbre Valckenaer (3); il joignit à cette édition un commentaire fort

(1) Il Jamais je n'occuperai ton trône, je le le jure de nouveau. Ah ! n'etnporle point chez les morU ta hain« implacable. Tu marchcroB, orgueilleux du bandeau des rois, parmi lee ombres de (ea aleui qui ont porté le sceptre. Tu verrai l'ombre de Ion Trire te suivre arec respect, comme un sujet soumis et fidèle. Calme du moins un moment tes esprits irrités; tu me vois i tes pîedi : tu es toujours mon maître et mon roi. Seulement, je le conjure de me pardonner, avant que je coure au trépas... »

(ï) EuripidU Iragiedin Phaniiit. Inlerprelalionem addidil H. Grolii, gnca castigavit e MSS. algue adnolalioniliu! instnixil, scholia nune primum evuigata lubjecU Liulovicas Gasji. Vakkenaer. Franeqaerx. 1753, in-4» (réimprimé à Leide en 1802).

Page 1