‹ MélangesChapitre 242 sur 269 · V. QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

V. QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE

du temps et de Tapplication, c'est de chercher à connaître quel est le but de celte étude, quel en sera le résultat, et enfin jusqu'à quel point il peut lui être nécessaire ou avantageux d'acquérir les connaissances dont on l'invite à s'occuper.

L'importance des motifs sur lesquels se fonde une pensée si naturelle me semble avoir été présentée avec beaucoup de justesse et d'intérêt au commencement d'un des plus beaux Dialogues de Platon : cet illustre écrivain nous y représente un jeune Athénien s'empressant de se rendre, avant l'aurore, chez Socrate, pour lui annoncer l'arrivée de Protagoras à Athènes, et le prier de l'introduire auprès de cet homme célèbre.

Protagoras était en effet un des personnages les plus renommés à cette époque, par le talent de parler avec facilité et avec élégance sur toutes sortes de sujets; c'était un de ces sophistes qui avaient fait une étude approfondie de la rhétorique, et de tous les genres de subtilités auxquelles peuvent avoir besoin de recourir les hommes qui préfèrent leur intérêt à la vérité.

On sait que l'éloquence fut toujours, dans les États démocratiques, un des moyens les plus sûrs d'arriver à la faveur populaire, et par conséquent d'obtenir de la puissance et des richesses; aussi tout ce qu'il y avait alors, dans la plupart des républiques grecques, déjeunes gens qui joignaient à quelque talent naturel l'ambition de parvenir à la fortune et aux dignités, s'empressaient-ils de prendre des leçons de ces sophistes, et les payaient fort cher.

Le jeune ami de Socrate déclare donc à ce sage Athénien le désir ardent qu'il a de se mettre au nombre des disciples de Protagoras ; et, si tout l'argent dont il peut disposer ne suffit pas pour payer les soins d'un maître aussi habile, il n'hésitera point, dit-il, à recourir à la bourse de ses amis.

Socrate ne se montre nullement opposé à ce dessein, et ne blâme point d'abord l'empressement du jeune homme. « Mais, lui dit-il, avant de conclure aucun traité, de prendre aucun engagement avec Protagoras, ne conviendrait-il pas de savoir précisément ce que c'est qu'il t'enseignera, quels avantages réels tu dois retirer de ses leçons, en un mot, ce que tu peux espérer de devenir par ses soins ; car c'est un point important sur lequel il faut, ce me semble, avant tout, que nous soyons éclaircis.

« En effet, » continue Socrate, « lorsque tu vas au marché et que tu y achètes des denrées, de quelque nature que ce soit, tu peux les faire mettre dans un vase et les faire porter chez toi : là, rien ne t'empêche de t'assurer à loisir de leurs qualités bonnes ou mauvai-

MS, et 81 ta les juges propres à te fournir un aliment agréable sain, ta peux en taire usage, ou les jeter, si tu dois en cratndn' des effets nninbles & Usante.

KMais,monclier, ilencsttout autrement de l'instruction: le vase dans lequel ta la recevras, c'est ton Sme ; en sorte que AH que ta aoras ainsi reço cette ia&tructjon, c'est toi-mt^me qui seras derenn meilleur ou pire, selon que cette denrée se trouvera etru de bon on de mauvais aloi. Voyons donc Prota^ora^,j'y consens: mais, avant de lui hire ancnoe proposition, avant de nous engager h rien avec lai, commençons parnou^ i'iu|nérir de lui-même ce que c'est qn'il enseigne, et quand nous s/nuotis h quoi nous en tenir sur ce point essentiel, nous délibérerons avec ((nelques amis plus sages et plos 1 expérlmentis que nous sur le parti que nous aurons ù prendre {!).« Firappé de la vérité de cette observation de Socrate sur les ffTebde llnstruction, et chai^ moi-m^me d'un enseignement public, 2m'a semblé, Hessieurs, que chacun de ceux qui me font l'honneur de m'entendre était en droit de me demander, dès le début do cet leçons. "Qu'est ce que vous vous proposez de non s apprendre? quels avantages les jeunes gens surtout pouvent-iU rclirfr do votiC' doctrine? en un mot,qn*e:4t-cc que cette philosophie, préconisée, depuis tant de siècles, avec euthousiasmo pur certains hommes, tandis que d'autres l'ont rlérriéc, et quelquefois persécutée aveCfbrearT a

Telle est donc la question à laquelle je me propose de répondre

dans ce premier discours ; je voudrais qu'après l'avoir entendu, un

■ jeune homme pour qui l'étude que nous allons entreprendre serait

encore entièrement nouvelle, pût au moins se faire une idée exact«

du but qu'on s'y propose, et de l'utilité qu'on peut en attendre.

Etd'abord, puisque l'on convientgénéralomentque la philosophie est née, en quelque sorte, du désir de connaître ou de savoir, essayons de démClcr quels sont les caractères, c'est-à-dire les circonstances particulières ou les sentiments qui accompagnent toujours en nous ce désir.

Il est évident que l'homme a besoin, pour vivre et pour se consener, de connaître la plupart des Êtres et des objets qui l'environnent sans cesse ; il faut au moins qu'il sache distinguer ceux qui sont nécessaires à son existence de ceux qui peuvent lui nuire; et, sous ce rapport, il ne dilTëre presque pas des animaux. Aussi ce premier degré de connaissance se manifeste- t-il dans toutes les

(1} PUtOD, Protag., p. 31t.

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