V, QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE
espèces avec une rapidité dont il nous est impossible de suivre le progrès.
Mais une des différences notables qui caractérisent Thomme, c'est le sentiment particulier qu'il est susceptible d'éprouver à l'occasion d'un événement imprévu, à la vue d'un objet nouveau, ou d'un spectacle inattendu.
Ce sentiment qui prend, suivant les circonstances, les noms de surprise, d'étonnement, ou d'admiration, produit en lui une sorte de gêne ou de malaise qui le porte à désirer de connaître quels sont les événements antérieurs à celui qui est venu le frapper, et qui peuvent, dans sa pensée, se lier constamment à celui-là. Mais du moment oil il a connu, ou cru reconnaître cette liaison entre les événements, ou ce qu'il croit être la cause de leur production, le sentiment pénible qui l'affectait, et que l'on désigne par le nom d& curiosité, cesse presque aussitôt; en sorte qu'il semble que, par rapport aux phénomènes naturels dont il est incessamment frappé, l'esprit humain ait besoin, pour être en repos, de pouvoir parcourir d'un mouvement facile des suites plus ou moins étendues de pen^sées, qui lui représentent l'ordre et la succession constante de ces phénomènes.
D'un autre côté, l'influence durable et presque irrésistible de l'éducation, des opinions ou des préjugés de caste, de secte, de parti, de profession, ou même de situation personnelle, faît naître et fortifie dans l'esprit de chaque individu des associations d'idées dont l'enchaînement lui semble d'autant plus naturel que l'habitude lui a rendu plus facile et presque involontaire le passage rapide des unes aux autres. De là, le penchant que nous avons tous h rechercher les personnes dont la manière de penser a le plus de conformité avec la nôtre; de là, l'espèce de défiance, et quelquefois même d'aversion, que nous inspirent, comme malgré nous, ceux on qui nous trouvons des opinions contraires à celles que nous avons adoptées ; car il n'y a aucun acte de notre esprit qui ne soit accompagné d'un sentiment de plaisir ou de peine très-réel, quoique nous n'en ayons pas toujours une conscience distincte.
Ainsi, lorsqu'il s'élève contre une opinion que jusque-là nous avions crue véritable quelques objections raisonnables ou fondées, elles produisent en nous une sorte de peine et d'embarras ; le mouvement par lequel notre esprit parcourait auparavant la suite des idées ou des notions relatives à l'objet de la discussion n'a plus la même facilité ; aussitôt nous nous appliquons à appuyer notre sen* timent de nouvelles preuves, nous essayons de considérer 1^ çbQ$Q
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AIM'KNDICE.
sous de nouveaux rapports, àc. reprendre de plus loin la suite et i'eiichaînemenl des idées; en un mot, nous sentons le besoin de nous délivrer de celte espèce de gtaa et du trouble qu'uue objection inattendue est venue porter dans notre entendement.
Que conclure, Messieurs, de ce ftiit remarquable, qui se renouvelle chaque jour pour tons les hommes, et dans tons les genreit de questions qui viennent, de manière ou d'autre, occuper leur attention? Me dirait-on pas que ch&cun sent, comme par une espèce d'instinct, qu'il y a un Tonds d'idées, de sentiments, de vérités, commun h toute la nature humaine; auxquelles so rattachent, et d'ofi dérivent, avec une évidence irrésistible, toutes les vérités ultérioures qu'il peut Ôtre donné à l'homme de connaître; et qu'il suffit, pour faire briller cette évidence aux yeux de celui qu'elle n'a pas encore frappé, de trouver quelle est, dans son esprit, celle de ces idées communes et fondamentales, s'il le faut ainsi dire, qui a lo plus d'analogie ou d'affinité avec le» idées nouvelles qu'on lui présenteï
Observez, en elFol, Messieurs, que. àsinm le cas dont je viens de parler, nouii ne nous défions ni de l'intelligence ni de la volonté de celui que nous entreprenons de convaincre ; mais, ou ses doutes et ses objections ébranlent la conllanco que nous avions dans nos propres opinions, et alors elles deviennent pour nous-méme l'occasion d'nn nouvel examen; ou, persistant ft regarder nos propres idées comme les seules qui soient cunlormes j^ la vérité, nous nous appliquons à les lui présenter sous de nouveaux points de vue qui noufl semblent plus propres il le frapper et à forcer, en quelque manière, son assentiment. Or, dans l'un et l'autre cas, nous supposons implicitement l'existence de facultés communes' à tous les hommes, et en vertu desquelles ils doivent sentir et penser de la même manière dans les mêmes circonstances. La plus simple réflexion suffit d'ailleurs pour nous convaincre que tout ce que nous pouvons connaître soit du monde extérieur, soit de ce monde intérieur et invisible que nous appelons esprit, entendement, doit toujours se réduire, en dernière analyse, à des actes ou opérations de cet esprit ou de cet entendement lui-même. D'où il est naturel de conclure que, mieux nous connaîtrons la nature et la puissance de ce merveilleux instrument, les forces <[ui lui sont propres, les limites qui lui sont assignées, plus nous pourrons arriver avec certitude au degré de connaissances que nous permet son légitime emploi, ou nous garantir des erreurs inséparables de l'abus que nous sommes exposés à en faire.