V. QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE
Ceci, Messieurs, suffit, cç me semble, pour nous convaincre que la plus importante étude de Tbomme, la science, qui doit nécessairement être considérée comme la base ou le fondement de toutes les autres, c'est celle qui lui apprend à connaître la nature et les facultés de son esprit ou de son âme; en un mot, que l'étude propre de rhoinme^ comme Ta dit un célèbre poêle anglais, c'est rhomme{i). Et il ne faut pas croire que cette vérité si importante soit une découverte de nos temps modernes ; elle fut reconnue et proclamée dans les siècles les plus reculés.
Lorsque le conseil suprême de tous les États de la Grèce voulut faire graver dans le temple de Delpbes des inscriptions que Ton pût regarder comme les oracles de Tétemelle sagesse, comme une sorte de langage adressé aux hommes par la divinité elle-même, ce ne furent, dit Plutarque, ni V Iliade, ni VOdyssée, ni les Hymnes de Pindare, qui fixèrent le choix des Amphictyons; ce furent les plus belles maximes des anciens sages, et entre autre celle-ci : Connais-toi toi même (2).
Elle seule, dit aussi cet ingénieux écrivain, peut, quand on Ta bien comprise, tenir lieu de toute autre connaissance, puisqu'elle embrasse la contemplation de notre nature, celle des effets de Téducation et de Tinstruction sur nos esprits, et Tappréciation exacte de ces causes nombreuses d'erreur qui, se mêlant à nos raisonnements, à nos actions, à nos affections de tout genre, nous écartent de la vertu ou du beau par excellence (3).
« Si la sagesse, dont l'amour fut exprimé chez les Grecs par le nom de philosophie , est la mère de tous les arts et de toutes les connaissances utiles, et si elle est le don le plus magnifique et le plus excellent que la divinité ait fait aux hommes, » dit encore Gicéron, a ce n'est pas seulement parce qu'elle comprend en ellemême la connaissance de toutes les choses extérieures, mais surtout parce qu'elle renferme la plus importante et la plus difficile de toutes les connaissances^ celle de nous-mêmes (4).
(1) The proper study of mankind, is man.
(Pope, Ep. on man,)
(2) Plutarch., de Ganmlit., t. VIII, p. 33, éd. Reiske.
(3) Plutarch., de El, etc., t. VII, p. 514.
(4) lia fit mater omnium boDarum artium sapientia, a cujus amore, grseco verbo, philosophia nomen; qua nihil a Diis immortalibus iiberius, nihil fiorentius, nihil pnestantius hominum vitœ datum est. Hœc enim una nos, cum cœteras res omnes, tum, quod est difficillimum, docuit ut nosmet ipsos nosceremus : cujus prsecepti tan ta vis, tanta sententia est, ut ea non homini cuipiam, sed Delphico Deo tribueretur. (Cic, de Legibus^ 1. I, c. 22.)
«n APPENDir.i;.
La philosophie, d'après le témoignage unanime des sages de loiu \ts leaips, est donc d'abord el «ssentiolleinent l'étude de la nature buniaine. étude donL le but. les procédés et le résultai sont encore plus neltemcnt csprimés dans lu maxime si célèbre : Connait-toi loi-
Maintenant, Messieurs, essayons de développer cetle première notiou, et voyons si l'examen que nous allons en faire confirmera les espérances que nons pouvons nous croire autorisés h concevoir.
Cho£ tous les peuples, on n'a commencé ^ se livrer ans études de pure spéculation, qu'ù une époqut' oii la civilisation, déjà sensiblement perfectionnée, laissait h un certain nombre d'hommes assez de loisir et de sécurité pour favoriser en eux cet i-sprit de méditation, on, si l'on veut, de curiosité inquiËte qui, ayant épuisé les jouissances que procurent les arls appliqués aux nécessités et aux commodités de la vie, a besoin de se porlervers de nouveaux objets, et do se satisfaire pir des combinaisons moins vulgaires, moins dépendantes du concours des sens et des circonstances extérieures nécessaires à leurs plaisirs. C'est-à-dire qu'il fallait que l'esprit bumain fût déjà eurichi d'un assez grand nombre de connaissances diverses, relatives à tous les objets du monde extérieur, à leurs qualités ou propriétés de tout genre, pour qu'il entreprît de se replier, en quelque sorte, sur lui-même, et de pénétrer, s'il le faut ainsi dire, dans ce ninrulo intériciu', qui est comme l'image du premier, el au moyen duquel il semble que celui-ci soit révélé.
Or, Messieurs, ce que je viens de dire des peuples en général, peut et doit nécessairement se dire de chaque individu ; et il n'est pas inutile de remarquer que nos institutions, conformes, du moins en ce point, à la marche de la nature, appellent les jeunes gens à l'étude (le la philosophie précisément dans l'âge où, ayant déjà acquis des connaissances de plusieurs genres, il doit leur 6lre plus facile de réQéchir sur les procédés qu'a suivis leur esprit dans cette acquisition même, cl de reconnaître les moyens qu'il y a employés.
En réfléchissant donc sur ce qu'il sait jusqu'à présent, en quelque genre que ce suit, chacun de nous peut se convaincre que tout ce qu'il a acquis de connaissances réelles, positives et véritablement utiles, consiste essentiellement dans l'observation exacte et attentive de la manière dont se succèdent les divers ordres de faits ou d'événements que nous offre sans cesse le cours de la nature ou de la société. Quand une fois celte succession a été reconnue et invariablemenlconstalée, ta science relalive à l'espèce particulière