V. QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE
de ce qu'elles sont des systèmes de signes, de véritables langues, dans lesquelles les propositions qui résultent des combinaisons infiniment variées que Ton peut faire de ces signes, n'ont de valeur et d'importance réelle, qu'autant qu'elles énoncent des faits que l'observation et l'expérience confirment ultérieurement.
Or, le môme raisonnement s'applique avec la plus parfaite exactitude aux théories des métaphysiciens ; les termes généraux dont ils se servent ont d'abord été destinés à exprimer des faits réels et positifs de la nature et de l'intelligence humaine ; mais, si les combinaisons que l'on en fait ne conduisent pas à des propositions qui énoncent d'autres faits également réels, également positifs, ces combinaisons ne peuvent avoir aucune valeur, aucun mérite, elles auront môme d'autant plus d'inconvénients qu'on s'obstinera davantage à croire qu'elles peuvent signifier quelque chose.
Je ne conteste assurément pas que plusieurs de ces métaphysiciens, purement spéculatifs, n'aient fait preuve d'une rare sagacité d'esprit, et quelquefois môme d'une force de tôte extraordinaire ; mais une grande habileté dans certains jeux suppose aussi dans celui qui est parvenu à ce point la faculté de faire rapidement des combinaisons quelquefois très-difficiles, très-variées ; et j'avoue que, s'il avait été possible aux hommes de ne faire jamais que de la géométrie et de la métaphysique pures (comme on dit), je ne verrais pas une grande différence entre un profond géomètre, ou un profond métaphysicien, et un habile joueur d'échecs.
De tout ceci. Messieurs, je me crois autorisé à conclure que la science de l'entendement n'est elle-môme et ne peut absolument pas être autre chose qu'une science de faits ; et que ces faits ne sont et ne peuvent pas être autre chose que ceux qu'on a désignés anciennement chez les Grecs, et qu'on désigne encore aujourd'hui chez nous le plus communément par le nom d'idées.
Il suit encore de là que les philosophes de tous les temps et de tous les pays, quand ils se sont occupés de remonter à ce qu'ils appelaient l'origine des choses et des connaissances que nous en avons ; quand ils ont cherché à connaître ce qu'ils nommaient les puissances, les propriétés, capacités, forces ou facultés de l'entendement, de l'intelligence ou de l'âme, n'ont pas fait et ne pouvaient pas faire autre chose que constater et ranger sous des classes diverses les faits qu'ils observaient en eux-mêmes; et qu'enfin leurs erreurs, quelque nombreuses et diverses qu'elles aient été, ne sont venues, la plupart du temps, que de ce qu'ils négligeaient quelques faits essentiels, ou de ce qu'ils en supposaient qui n'exis-
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laient réellement pas, surtout (et ce fut la cause la plus générale de leurs illusions) de ce qu'ils crurent faire, ou pouvoir faire autre chose que ce qu'ils faisaient en elTet.
C'est pour cula que l'on peut dire de plusieurs des auteurs qui ont écrit sur ces matières, même dans ces derniers temps, ce que ditCicéron des philosophes ^recs dont il avait lu les ouvrages ou entendu les leçons : « Se les trouve presque tous trop affirnoalifs sur plusieurs points ; et il me semble qu'ils affectent, pour la plupart, de savoir plus de choses qu'ils n'en savent. » Mais il est juste, plus encore aujourd'hui qu'il ne l'était alors, d'ajouter avec cet Illustre écrivain, que " si les premiers philosophes qui se sont " appliquas à l'étude de l'esprit humain, ont hésité, ou même ri erré bien des fois, comme cela doit arriver quand on traite un « sujet entièrement neuf, on aurait tort pourtant de croire que « tant d'hommes d'un nénie éminent. tant d'étude et d'application. n n'aient produit aucune connaissance véritable, aucune lumitre n satisfaisante {1}. "
Quoi qu'il en soit. Messieurs, voici donc un point important que l'on peut regarder comme incontestablement établi: la science dont nous allons nous occuper n'est pas autre chose qu'une science de faits, comme les autres sciences naturelles, dont elle fait partie, ou, si l'on \eut, auxquelles elle sert, pour ainsi dire, de fondement et de hase. Ces faits sont ceux dont nous avons incessamment la conscience, ou qui se passent en nous-mème toutes les fois que nous prenons connaissance d'un objet, que nous éprouvons une sensation, un sentiment; en un mot, toutes les fois que nous pensons à quelque chose, et de quelque manière que ce soit.
Ainsi, l'objet de notre étude est manifeste ; sa réalité n'est pas douteuse, et dès lors, on peut dire, sans craindre de se tromper, que la science elle-même existe aussi nécessairement ; et loin qu'elle soit difficile et abstraite, comme on se le figure assez communément, elle est peut-être, à certains égards, ou du moins, elle est destinée à devenir plus simple et plus facile qu'aucune autre science.
(IJ Majorem aul«ia ]>arlem mihi qnidem omnes isti lidenlur DÎmis etiam qutedam ncIBrmBre, ]>lusque proflteri le acire, quam iciual. Quod si illi (um in novU rébus, quasi modo naacenles hK^silaveruDl, nihilne tôt eeculis, aummis ingeniis^ roaiimis aludila, eiplicatum putaniiu t
(Cic, Acadtm.,\.U, c. 5,)