V. — QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE
de mauvaise foi, les armes qu'ils emploient quelquefois avec un funeste succès contre la raison elle-même (1).
Ainsi, Messieurs, au lieu de nous arrêter longuement sur la théorie du raisonnement, la seule logique que Ton ait, pendant des siècles, enseignée dans les écoles, et qui n'y produisit jamais que d'interminables disputes sur des questions ou absurdes, ou insignifiantes, je m'attacherai à faire voir comment, parla nature même de notre intelligence, nous ne pouvons trouver que dans l'évidence, dans la certitude, ou dans la probabilité, les fondements ou les motifs de toute croyance ou de toute opinion raisonnable. Car, si la raison n'est, comme je viens de le dire, que la somme de nos facultés, il s'ensuit nécessairement que, proposer à un homme de renoncer à sa raison pour mieux concevoir de certaines vérités auxquelles sa raison ne pourrait atteindre, c'est comme l'a dit le sage Locke, lui proposer de se crever les yeux pour mieux distinguer , à l'aide du télescope, certains objets inaccessibles à sa vue.
Mais, Messieurs, quoiqu'il soit vrai de dire que la raison de chaque homme consiste essentiellement dans l'emploi régulier de toutes ses facultés, il est néanmoins facile.de comprendre que le succès dépend, non-seulement du degré d'énergie et de perfection de ces facultés mêmes, mais aussi de la nature des circonstances particulières et générales au milieu desquelles l'individu se trouve placé. Assurément, avec une somme donnée de talents et de moyens naturels de tout genre, on obtiendra des résultats entièrement différents, si celui qui en est doué se trouve citoyen d'Athènes, ou de Lacédémone, né à Paris ou à Gonstantinople,au xu'^ouau xvni" siècle ; et il en sera de même pour un grand nombre de circonstances, ou de conditions, de temps, de lieu, d'éducation ou de situation personnelle dont la différence serait beaucoup moins marquée.
D'un autre côté, il n'est pas moins évident que ce parfait équilibre de toutes les parties de l'organisation, cette proportion exacte dans l'activité de toutes les facultés intellectuelles, que j'ai indi-* quées précédemment, comme la condition de l'exercice le plus régulier de la raison, n'est qu'une conception de l'esprit qui se forme ainsi àlui-même un type purement idéal auquel nul individu
(1) C'est ce genre d'abus, malheureusement trop commun, que notre inimitable Molière a signalé, avec sa vigueur et sa justesse accoutumées, dans ces deux vers de la comédie des Femmes savantes :
Raisonner, est remploi de tonte ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison.
existant ne ressemble elne peut ressembler, en sorte queraptitiidc à saisir, à connailri! ot â découvrir les vérités de tout genre, nt varie pas moins d*ua individu k l'autre par la diversité des degrés de rorce et de prrijiortion des facultés, que par la diversité des drconstances au milieu desquelles s'exercent ces mêmes facultés.
Do là. Messieurs, nous pouvons, ce mesemble, concluro quola raison, en général, c'est-à-dire, l'appréciation exacte et la connaissance du vrai Kur tous les objets accessibles i l'esprit humain, non seulement ne peut pas Otre le privilège d'aucun individu, mais n'appartient même à aucune réunion, h aucune génération d'hommes. Car la vérité eu sol, c'est tout ce qui est, c'est l'ordre constant cl invarialile auquel la suprême sagesse a voulu assujettir toutes les existences. Dieu seul donc peut connaître l'iramensilé et la perfection absolue de ce qui n'a de limites, ni dans le temps, ni dans l'espace, parce que c'est Tuinvre de sa toute-pnissance. Ce qu'il peut être donné à l'homme d'en apercevoir (je suppose, par exemple, réunies dans un seul entendement toutes les vérités qcte l'intelligence de l'espécç entier» pourrait accumuler pendant un nombre infini de siècles), tout cela, dis-je, ne sera jamais qu'un infiniment petit, en comparaison de ce qui doit demeurer éternellement caché à une créature aussi faible et aussi bornée que l'homme. Cependant c'est cette partie infiniment petite du grand tout qu'il est appelé, par sa nature, à scruter et h explorer sans cesse ; c'est là le champ de sa perfectibilité indéfinie, dans lequel une impulsion irrésistible, celle de l'auteur même de son être, l'invite à s'avancer sans cesse, en lui offrant, pour but de ses progrès, la plus noble des perspectives, celle du bonheur et de la vertu.
Or, si la connaissance du vrai, dans les limites assignées à notre nature, est si importante au bien de l'humanité; et si, d'une autre part, les moyens d'arriver à cette connaissance sont si inégalement et si diversement répartis; en sorte que le concours, non-seulement d'un grand nombre d'individus, mais même de plusieurs générations, soit nécessaire pour constater un progrès réel dans celte route; n'est-il pas évident que l'intérêt constant des sociétés humaines est qu'aucune force, aucune des ressources propres à assurer ce progrès, ne soient rendues Inutiles, ou, ce qui serait plus funeste encore, ne soient employées à le retarder ? Car il ne dépend pas de nous d'arrêter ou de suspendre, h notre gré, l'usage do nos facultés; bien ou mal, il faut toujours que nous nous en servions ; et c'est pour cela qu'il nous Importe si fort d'apprendre à