V. - QU*EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE? Cil
nous en bien semr; c'est pour cela qu'après le malheur de faire un mauvais emploi de nos moyens propres, ce qu'il peut y avoir de plus fâcheux pour nous, c'est que ceux avec qui nous avons des rapports plus ou moins directs, de supériorité ou d'infériorité, de famiUe ou de simple voisinage, fassent un mauvais usage de leur raison, de leurs facultés.
En effet, l'homme n'étant pas moins une créature sociable qu'une créature raisonnable, et ne devant peut-ôtre sa raison qu'à son instinct de sociabilité, il s'ensuit que les membres d'une môme société sont, en quelque sorte, solidaires les uns pour les autres sous le rapport de la raison comme sous celui du bonheur.
Dès lors, Messieurs, que penser des prétentions orgueilleuses de quelques personnes qui veulent que l'instruction soit le privilège exclusif de certaines classes, de certaines professions ; qui, condamnant l'immense majorité de leurs semblables à une abjecte ignorance, croient, comme dit l'Egriture, être seuls des hommes, et qu'avec eux doit périr la sagesse du monde (1)? Insensés, qui ne voient pas que rejeter ainsi le plus grand nombre des chances de perfectionnement qu'offre la masse des individus quand tous sont appelés à s'instruire autant que le permettent les talents et la situation personnelle de chacun d'eux, c'est dégrader, en effet, l'intelligence même de ces classes privilégiées, pour lesquelles ils affectent une si injuste prédilection (2).
A présent, Messieurs, nous avons, ce me semble, une notion assez claire de ce que c'est que la philosophie, au moins celle qui sera enseignée ici. Nous pouvons la définir en peu de mots, la science qui nous apprend à reconnaître de quelles facultés se composent notre entendement ou notre raison, et à les diriger de la manière la plus conforme à notre bonheur et à celui de nos semblables.
(1) Ergo vosestis soii fiomines, et vobiscum morieiur sapientia?
(Lib. Job, c. 12, V. 2.)
(2) On est presque honteux de s'arrêter à combattre de misérables sophismes, qui heureusement sont aujourd'hui repoussés avec indignation par tout ce qu'il y a d'hommes sensés chez tous les peuples civilisés de l'Europe. Il est bien reconnu de nos jours que la société tout entière a le plus grand intérêt à ce que chacun de ses membres soit aussi instruit» aussi éclairé qu'il peut l'être, et que, par conséquent, le premier devoir des gouvernements est de s'appliquer à répandre et à propager l'instruction dans toutes les classes, par tous les moyens qui sont en leur pouvoiri
Or, nous venons de voir que, dans toute cette étude, notre travail so borne presque enti^r^'mont à observer, à constater et à «coordonner les fait», luis que la nature nous les présente inecssamtncnt, soîten noua-mèmes, soit hors de nous. Ensuite, notre bonheur consiste essentiellement k conrormer, le plu^ qu'il est ])OSsiblc, nos désirs, nos volontés et nos actions <i celle même nature, qui sera toujours ce qu'elle est, et qui certes ne chan^çera pas, parce que nous l'aurons mal observée ou mal connue.
Placée dans les refilons supérieures du vaste domaine des arts et des sciences, la philosophie de l'esprit humain, comme un Toyer de pure lumière, en éclaire loutt-s les roules ; pénètre pour ainsi dire, dans tous les sentiers par lesquels elles communiquent les unes avec les autres, et guide quelquefois ii leur insu, ceux mêmes qui les parcourent avec lo plus de «uccès. EUo préside à toutes nos déterminations réflér^bies; il nous est impossible de rien penser, de rien juger, de rieu connaître, que par son secours.
El par là. Messieurs, vous voyei ce qu'on veut dire quand on parle de la philosophie d'un art ou d'une science ; quand nu dit, d'un savant, d'un artiste, d'un homme d'État, qu'ils sont philosophes. C'est que, dans le numbredes propositions singulières dont se compose une science, ou des procédés particuliers que comporte la pratique d'un art ou l'exercice d'une profession, il en est plusieurs; qui s'éloignent trop des principes fondamentaux, pris directement dans la naUiru biiioaine, pnur qui' k'ur liaison, ou li-ur iléfaul île liaison avec ces principes (c'est-à-dire les causes de leur vérité ou de leur fausseté), n'échappent pas à celui qui fait usage de ces propositions ou de ces procédés, s'il ne prend pas un soin continuel de les éprouver, pour ainsi dire, à celle pierre de touche. Or, lorsque, dans les écrits d'un savant, dans les compositions d'un poète ou d'un peintre, dans les règlements d'un administrateur, on remarque un sentiment exact de ce qui est conforme à la ualure des hommes et des choses, une constance assidue à l'étudier et à s'en rapprocher, on dit de chacun d'eux qu'il est philosophe dans sa profession.
Au contraire, le magistrat qui, méconnaissant les vrais principes destois, le but et la cause de leur autorité sacrée, croit pouvoir, sans crime, les interpréter au gré de ses passions, ou de celles des hommes puissants auxquels il a voué une servile obéissance; le chef militaire qui, épris du vain renom des conquérants, sacrifie sans pitié, comme sans remords, à sa puérile et féroce vanité, le plus pur sang des défenseurs de la patrie ; le simple citoyen qui.