V. CORAY. — RECUEIL DE FABLES D'ÉSOPE
par un appendice de trente-six fables en langue gi^ecque moderne, composées par un des amis de Téditeur. Deux gravures représentant, Tune le buste d'Lsope, et l'autre celui d'Archiloque, d'après VIconologie grecque du célèbre M. Visconti, ajoutent à l'intérêt do ce volume, imprimé d'ailleurs avec beaucoup de correction.
M. Coray, dans la lettre à M. Alexandre Basili, qui sert d'introduction à son édition du roman d'Héliodore (1), avait tracé l'histoire complète de ce genre de littérature chez les Grecs ; il a suivi la même marche dans ce nouvel ouvrage, et son discours préliminaire est un morceau d'histoire littéraire également distingué par la vaste érudition que l'auteur y déploie, parle choix judicieux qu'il a su faire des nombreux matériaux dont il a fait usage et par le goût sévère qui a présidé à leur emploi. Peut-être ne nous saura-t-on pas mauvais gré de donner ici, d'après lui, une esquisse rapide de l'histoire d'Esope et du' genre dont il fut regardé comme le créateur. Chez les Romains, les fables d'Ésope succédaient immédiatement aux contes des nourrices, comme dit Quintilien (2) ; c'est la même chose parmi nous, et notre nation a de plus la gloire d'avoir produit le plus ingénieux et sans aucune comparaison le premier des fabulistes anciens et modernes; plusieurs même de ses successeurs se sont montrés avec éclat dans la même carrière et trouveraient chez les nations voisines bien peu de rivaux qu'on pût leur comparer (3) : que de raisons pour appeler
(1) Les uEthiopiques, en deux volumes in-8. Paris, 1804.
(2) Institut, orat,, L I, c. ix : Msopi fabellas, quae fabulis nutHcularum proxime succedunt, narrare sermone puro.., {pueri),,, condiscant,^ etc. Tout ce passage mérite d'être lu et médité par les instituteurs de Tenfance. Le conseil que leur donne Quintilien, pratiqué avec discernement, pourrait produire les plus heureux résultats.
(3) Le charmant recueil publié récemment par M. Ginguené justifie Topinion que nous osons énoncer ici. Il joint au mérite des fictions ingénieuses et d'une morale toujours noble et élevée, celui d*un style qui rappelle la pureté et la correction de Phèdre, mais souvent ornée et embellie par ce coloris poétique, par cette vérité de détail dont La Fontaine offrit le premier de si notnbreux et de si brillants modèles.
94 MÉLAN(;ES de feu FRANÇOIS THUROT.
notre intérêt sur ce genre de littérature et sur son histoire! C'est à un Français (Bachot de Méziriac), également distingué par son érudition et par ses rares connaissances dans les mathématiques, que Ton doit d'avoir réduit la vie d'Ésope aux faits les plus authentiques et les mieux constatés, et de l'avoir dégagée de ce nombre considérable de fables absurdes et ridicules qu'y avait mêlées Planude, moine grec du xiv* siècle. On ne sait point quelle fut la patrie du célèbre fabuliste; l'opinion la plus communément reçue est qu'il était Phrygien. Il naquit esclave, de parents esclaves, vers la 52* olympiade, environ cinq cenl soixante-dix ans avant l'ère vulgaire. Il fut contemporain de Solon et des autres sages de la Grèce célèbres à cette époque ; il parait qu'il se trouvait à la cour de Grœsus, roi de Lydie, lorsque le législateur d'Athènes y arriva, et Ton ne saurait douter qu^Lsope ne fût dès lors célèbre par sa facilité à inventer sur-le-champ des apologues et par le tour ingénieux qu'il leur donnait. Envoyé à Delphes par Crœsus, il offensa les Delphiens et surtout les prêtres du temple d'Apollon, en leur reprochant de vivre du produit de leurs vaines jongleries plutôt que de cultiver leurs terres, et surtout en se contentant d'offrir au dieu les sacrifices qu'il devait lui faire, et en renvoyant au roi les riches présents que ce prince avait destinés aux Delphiens. Ou sait par quelle horrible perfidie ceux-ci se vengèrent de cette injure : qu'ils firent cacher des vases sacrés dans le bagage d'Esope au moment de son départ, et qu'ensuite ils le firent arrêter comme coupable d'un vol sacrilège et le condamnèrent à être précipité de la roche appelée Byampie» C'étaient pourtant, dit Plutarque (1), ces mêmes hommes qui consentirent a recevoir de la courtisane Rhodopis, qui avait été la compagne d'esclavage d'Esope, la dîme des produits de son infâme métier; c'étaient eux c^ussi qui ne rougirent pas dans la suite d'admettre dans leur temple une statue d'or de Phryné,
(I) Voyez le iraité : Pourquoi la prophétesse Pythie ne rend plus ses oraclet en vers^ § 14.