V. CORAY. — RECUEIL DE FABLES D'ÉSOPE
autre courtisane non moins célèbre. Une contagion furieuse qui ravagea le territoire de Delphes, peu après la mort d'Ésope, parut être TefTet et la punition du crime de ses habitants.
Quant à ce qu'on dit communément de la difformité d'Ésope, que Planude et tous ceux qui ont écrit depuis lui et d'après lui, nous représentent comme bossu, extrèment laid et bègue, le savant Bentley, en rapprochant avec beaucoup de discernement tout ce que les anciens en ont écrit, semble avoir réfuté victorieusement cette assertion, et le passage d'Himérius (1), qui avait échappé à ses recherches et qu'on lui oppose, n'est peut-être pas aussi décisif que l'on a paru le croire; et, en ceci du moins, j'avoue que je ne partage pas tout à fait l'opinion du savant éditeur.
Il est probable, suivant M. Goray, qu'Esope n'a jamais rien écrit, mais que ses apologues se transmirent par tradition de génération en génération. D'ailleurs, ajoute-t-il, en admettant qu'Ésope eut écrit ses fables, il est hors de doute que celles que nous avons aujourd'hui sous son nom ne ressemblent nullement à celles qu'il avait composées. En effet, chaque époque a, comme chaque écrivain, un caractère de style qui lui est propre : le langage d'Ésope, contemporain d'Alcée, de Sapho, de Solon, de Mimnerme, de Stésichore, de Théognis, etc., dut avoir au moins quelque analogie avec celui de ces écrivains célèbres, et surtout s'éloigner entièrement de l'enflure barbare ou de la plate niaiserie qui nous choquent dans un grand nombre de fables que nous avons aujourd'hui sous son nom.
Le plus ancien et le premier de tous les apologues connus se trouve dans le livre des Juges de l'Ancien Testament (tx, 8 et suiv.). L'auleur est, à ce qu'on croit, le prophète Samuel. Cette fable, le Buisson et les Arbres^ se trouve aussi dans l'historien Josèphe. La seconde fable qui soit venue à
(i) Sophiste du iv» siècle. Voyez Orat,^ XIII, 5, p. 592, éd. Wernsd. Il me semble que tout ce que dit Himérius dans cet endroit peut aussi bien s*entendre de la mobilité des traits, de la variété des tons dans la voix, que de la difformité du visage ou d*un vice naturel de prononciation.
noire connaissance, et la première qui ait été écrite en grec, l'Épervier et le Rossignol^ est du poète Hésiode (1), qui florissait environ 300 ans avant Ésope. Deux siècles après, Archiloque, de Paros, également célèbre par la beauté de son génie et par l'usage cruel qu'il en fit dans des vers pleins de fiel, parait avoir mêlé aux satires violentes quil composait, quelques apologues, tels que ceux du Renard et de t Aigle, du Renard et du Singe, etc., à moins que peut-être ces satires ne fussent une suite d'apologues liés entre eux et à une action unique, et formant une espèce de poème à peu près dans le genre de celui de l'ingénieux abbé Casti, intitulé : Gli animali par^ lanti : mais il est impossible d'établir aucune probabilité un peu satisfaisante sur les deux très-courts fragments qui nous restent de ces poésies d'Archiloque. Enfin Stésichore, contemporain d'Lsope, passe pour être l'auteur de Tapologue du Cheval et du Cerf, qu'il adressa, dit-on, aux citoyens d*Himère pour leur faire entendre le danger qu'ils couraient de tomber sous la tyrannie de Phalaris, suivant Aristote, ou de Gélon, comme le témoigne Conon. Quant à Alcée, qui vivait aussi vers le même temps, ce n*est qu'en passant, pour ainsi dire, qu'il fait allusion à la fable intitulée : le Serpent et fÉcrevisse.
Jusqu'ici, continue M. Coray, nous ne trouvons que des fables écrites en vers (à l'exception peut-être de celles de Stésichore) et cela ne pouvait pas être autrement, puisque la prose ne commença à être généralement en usage que longtemps après la poésie. Il est doue très-probable qu'Ésope, s'il écrivit ses fables, les écrivit en vers. La première fable écrite en prose est celle du Joueur de flûte, rapportée par Hérodote, postérieur à Ésope de cent vingt-six ans. Peu après cet historien, le poète comique Aristophane, Socrate et ses deux disciples Platon et Xénophon, et ensuite Aristote disciple de Platon, ou rapportent des fables qu'ils attribuent positivement à Lsope, ou font allusion à des apologues connus de leur temps et gêné-
{{) Voyez le poème intitulé : Opéra et Dies, v. 201*211.