‹ MélangesChapitre 251 sur 269 · V. «- QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

V. «- QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE

avide de crédit et de richesses, s'agite sans cesse dans de ténébreuses intrigues, corrompt et pervertit, autant qu'il le peut, par de lâches flatteries, les dépositaires de la puissance et de la fortune publiques, pour en obtenir d'injustes faveurs; tout homme, en un mot, qui, par orgueil, par cupidité, par ignorance, ou par préjugé, adopte des opinions ou un système de conduite contraires à Tintérôt général de la société, manque également de raison et de philosophie, et s'expose, s'il est appelé à une profession ou à des fonctions de quelque importance, à devenir d'autant plus criminel, qu'il aura moins exercé sa raison, qu'il sera moins philosophe.

Toutefois, Messieurs, ce ne sont pas les hommes élevés en dignité, mais abusés ou endurcis par leurs passions égoïstes, que la philosophie peut espérer de rendre meilleurs et plus éclairés ; ils ne veulent pas, ils no peuvent pas l'ôtre : et heureusement aussi, ce n'est pas eux qu'il importe le plus d'éclairer et de convaincre. Platon disait qu'il n'y aurait de bonheur pour les peuples, que quand les rois seraient philosophes, ou quand les philosophes seraient rois. Cette maxime, répétée depuis avec une sorte de complaisance par d'autres écrivains, n*en est pour cela ni plus exacte ni plus vraie, à moins qu'on n'ajoute que les rois, ou les dépositaires de Tautorité, quels qu'ils soient, ne seront philosophes qu'autant qu'il y aura de la raison et de la philosophie dans les peuples eux-mêmes Je vais expliquer ma pensée.

Toute nation, parvenue à un certain degré de puissance et de civilisation (ce qui suppose déjà une somme assez grande de vertus, de lumières et de sages habitudes répandues dans son sein), peut se diviser en trois classes distinctes : celle des hommes riches et puissants, qui est toujours la moins nombreuse ; celle des hommes qui jouissent, en travaillant, de quelque aisance et de quelque loisir, ordinairement beaucoup plus nombreuse que la première ; enfin celle des hommes qui ne vivent que d'un travail plus ou moins pénible ou assidu, et celle-là est toujours de beaucoup supérieure par le nombre aux deux autres classes prises ensemble.

Or, je dis qu'il n'y a de raison et d'instruction dans la première et dans la troisième classe, chacune suivant son degré d'aptitude à les recevoir, qu'à proportion de ce qu'il y en a dans la seconde. Celle-ci, composée d'hommes qui ne sont ni riches ni puissants, ni pauvres ni dépendants, a le plus grand intérêt à ce que la première ne soit pas trop oppressive, ni la troisième trop malheureuse. Le despotisme ou l'anarchie dans le gouvernement menacent également son existence; et par conséquent il n'y a pour ÇU© de sécurité

et ilo sâreté qu9 tlniis le règne des lois. Sa force, prc!>qiic louUi morille el ititellcctuelle, »i'accroIt précbémenlde c» qu'elle communique de raison et do luiiiiJ^rP aux deux autres classes. Aus^t comple-t-elle pour auxiliairos. au monieul du dauRiT, tout ce qu'il y a dans celles-ci de cœurs droits et d'esprits généi-eux, t»ndi» que ses ran^ sout disserté» piir ceus de sea défenseurs naturels dont les pri'-juBds ou les passions ont altéré le jugement. Car je ne prétends pas que l'on soit nécessairement sa§;e £it raisonnable, parce qu'on se Irouvc placé par le sort dans la clause iQoyenn? di' la société; mais on peut dire, ce me semble, avec vérité, qu'il y a déjà de la raison et une sorte de pliilosopbieà s'y trouver bien, et à no pa» désirer d'en sortir.

C'est dune au sclu do c«lto classe intermédiaire que le philosophe doit cherclier h répandre d'utik'» vérité» ; c'est là que. par la natui-e métne des choses, tout osl disposé d'avance pour qu'elles roncontrrnt le moins d'obstacles. Là se trouvent en effet, avec le^ heureuses bubitudu» du travail el de la modération, un loisir sufllsant pour la culture de l'intclligeuce, uu sentiment plus vif, et un besoin plus impérieux' de l'e&tiDie des autres hommes ; U onBn les passions étçoï»t«s de toute espèce sont plus ^néralemenl contenues, el le* dispositions géiiéreu^CK plus constamment encouragées par l'expression franche île l'&lage uu du blâme, ré.'>uttat naturel et nére^saira de l'éKaiité. .\ussi est-ce dans le moyeu ordre ries rit'iyviis qiie se fornie l'I -'arcmil nMN- iiniss^Hirc nue les grands de la lorre alTectent en vain de méconnaître ou de dédaigner, celte opinion publique, d'autant plus irrésistible qu'elle est plus conforme aux véritables intérêts de la société, et qui flnit, h la longue, par triompher de toutes les résistances qu'un lui oppose.

Ces réflexions. Messieurs, ont pour but de justifier le choix des sujets que je nie propose de traiter plus spécialement dans la seconde partie de ces leçons.

Ainsi donc, après que j'aurai essayé de tracer la marche qu'a suivie l'esprit humain dans l'acquisition de ses connaissances les plus incontestables, dans la découverte des vérités scientifiques les plus importantes ; et après avoir déduit de la comparaison des procédés divers qu'il a employés suivant la nature des objets les principes généraux qui peuvent le diriger plus sûrement dans ses recherches, il m'a semblé que je devais prendre pour objet spécial d'application de ces principes les genres de connaissances qui ont le plus d'intérêt et d'utilité pour tous les hommes qui, destinés à

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