V. — QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE
jeunesse, de ne point reconnaître les dieux qu'Athènes reconnaissait, et d'introduire des divinités nouvelles. Quel est le langage des Anytuset des Mélitus de nos jours? Une philosophie orgueilleuse, disent-ils, osant soumettre à son examen des doctrines consacrées par le respect et par l'approbation des siècles, tend incessamment à effacer dans le cœur des hommes ^toute idée de morale et de religion; et, relâchant ainsi tous les liens de la société, la menace d'une entière dissolution. Voilà ce qu'on trouve reproduit sous toutes les formes, dans une foule d'écrits; voilà ce qu'affectent de répéter sans cesse une foule d'hommes ou trompeurs ou trompés.
Mais je le demande à tout homme de bonne foi : qui faut-il accuser d'un insupportable orgueil? celui qui, se défiant de sa raison et de son intelligence^ craignant de se laisser imprudemment séduire par toutes les causes d'illusion et d'erreur dont il est sans cesse en* vironné, doute, observe, examine, avant que de donner son assentiment; ou celui qui, plein de confiance dans ses propres lumières, donne les opinions qu'il a adoptées pour autant d'oracles irrévocables, s'indigne du moindre doute, et s'irrite de la seule pensée qu'on ose les examiner (1)?
D'un autre côté, parce que des usages, des institutions et des doctrines qui se sont établis il y a plusieurs siècles, furent alors appuyés de l'approbation et de la vénération des peuples, ce fait peutil suffire pour leur donner le caractère d'une utilité et d'une vérité incontestables? Dans l'ordre du temps et de l'expérience, comme l'a très-bien dit Bacon , c'est nous qui sommes les anciens des générations qui nous ont précédés. Il leur a manqué l'élément le plus précieux et le plus indispensable pour une juste appréciation des institutions et des opinions qu'ils adoptaient, je veux dire, une longue expérience de leurs conséquences heureuses ou funestes, de leurs bons ou de leurs mauvais effets.
Enfin, Messieurs, je dirai à ces hypocrites déclamateurs, qui affectent de montrer une sollicitude si jalouse pour la religion et pour la morale, qu'ils ne savent pas assez combien elles ont de profondes racines dans le cœur de l'homme. Certes, le danger dont ils feignent de s'effrayer ne saurait naître des spéculations hasardées de quelques individus sans crédit, sans pouvoir dans le monde, et
(1) Nostra, inquies, sola vera sunt. Certesola, si vera : plura enim vera discrepantia esse non possunt. Utnim igitur nos impudentes, qui labi nolumus, an illi arrogantes, qui sibi persuaserint scire se solos omnia?
(Cic, Academ,y II, 36).
dont les astterLions, plus nu moins lôméraires, ont toujours pu etru Uiscutées avec la plus cnti^^o liberté, combattues avec loulfs les ressources de la dialectitiuc et de l'éloquence. Mais supposez que les corps puissants et accrédités, secondés do toute la force des gouvernements et de toute l'autorité des croyances religieuses, disposant, d'une part, de tous les moyens de séduction, richesses, honneurs, dignités, et, do l'autre, s'envlroonant de l'appareil des supplices, appelant à leur aide les terreurs dos consciences abusecs et la sanction d'une aiilorllé sacrée, ne se sertissent dun pouvoir aussi effrayant que pour répandre dans la société des levains de haines et de défiance réciproques, pour provoquer les hommes à l'espionnage, à la délation, à tous les genres de bassesses et do porlidie; xaus douto c'est alors que l'on pourrait craindre qu'enfin lus idées do Dieu ut do la vertu ne vinssent h s'effacer dans tous les cœurs.
Kl pourtant, cette horrible épreuve, le genre humain l'a subie : pondant plus de six siècles le rjfgno dus inquisiteurs jiour la foi s'est étendu sur d'immenses tenitoirea : leurs nffreux tribunaux, approuvés par les décrets des papes, soutenus de toute la puissance des rois d'Bspagne et do Portugal, ont couvert de bûchers et d'échafauds les vastes possessions do ces monarques dans les deux mondes; jeunesse, innoeeoce, talents éminonts, vertus sublimes, tout ce qui peut embellir ou consoler la terre, et mériter du ciel m^nie un regard d'indulgence et de bonté, fui livré sans pitié il leur fureur implacable!... Mais si cette institution monstrueuse, qui, par une dérision impie, s'arroge le nom de sa/'nïe, est parvenue, partout où elle a pu s'établir, à comprimer l'essor de la pensée, à arrêter le progrés des sciences et des arts, à faire rétrograder les peuples vers la barbarie, du moins n'a-lK-Ue pu entièrement étouffer en eux le scnliment moral. Elle l'a retrouvé plus d'une fois jusque dans ses suppôts et dans ses agents, qu'elle fui réduite à punir d'un moment d'hésitation dans le crime. Tant il est vrai que ce sentiment sacré est inséparable de la nature humaine, et qu'il est indestructible comme elle (IJ 1
(1) Voï*i VHiUoii'e criliiiue de rinquisilion iCEspaynt, par M. LIoreate (( vol. in-S. Paris, IS18). Kii tlëroulant à nos jeux ces annales de U perversité humaine, cette suite ê)iouvaiila1>le d'attentats contre les jieuples, contre les rois et contre Dieu lui-même ; en recueillant tant de faila propres k jeter un nouveau Jour sur l'histoire ei laiii de documents authentiques, que lui seul était à même de se procurer, le savant et respeclabte auteur de cet ouvrage peut se glorifier d'avoir bien