FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
Nous avons cru devoir donner ici quelques morceaux qui ne sont pas sans intérêt pour Thistoire des origines de réclectisme, des réflexions de Fr. Tuurot sur Touvrage de Broussais, de rh^italion et de la Folie, et deux extraits de son grand ouvrage, de V Entendement et de la Raison.
Le chapitre XI de la première section de mon ouvrage (1) était imprimé depuis longtemps, lorsque j*ai eu l'occasion de lire l'ouvrage publié récemment par M. Broussais (!^). Il paraît que ce savant et ingénieux médecin a vu avec quelque peine la direction donnée de nos jours à la philosophie par un certain nombre de jeunes écrivains qui ont peut-être en effet le tort de témoigner trop naïvement la haute admiration où ils sont d'eux-mêmes et celle qu'ils ont les uns pour les autres, que leur prose généralement trop poétique^ et qui devient presque dithyrambique quand ils célèbrent les rares talents et les sublimes découvertes de leurs amis, le ton dédaigneux et presque méprisant avec lequel ils parlent, au contraire, des hommes qui ont le plus illustré et honoré le siècle précédent, lui ont donné un peu d'humeur, qu'enfin il trouve peu convenable l'orgueilleuse complaisance avec laquelle ils opposent leur spiritualisme ou leur idéalisme au matérialisme, ou, comme ils disent, au sensualisme de Locke, de Gondillac, de Cabanis et plusieurs autres illustres écrivains français que les égards dus à leur âge et à leurs utiles et glorieux travaux auraient dû faire respecter davantage (3). M. Broussais démêle et signale avec beaucoup de sagacité la tendance de cet idéalisme ou de ce spiritualisme exagéré, et les illusions vraiment déplorables où il peut conduire ceux qui s'y livrent
(1) De C Entendement et de la Raison, t, 148 etsuiv.
(2) De l'Irritation et de la Folie, par F.-J.-V. Broussais. Paris, 1828, in-8«.
(3) Voyez VEssai sur f histoire de la philosophie en France au xix« siècle , par M. Ph. DamiroD, 1 vol. in-8% Paris, 1828.
avec lant d'ardeur et ilu conliaiice. Mats il me seinblo qu'en voulant ramener l'idéolouie ou la psychologie (comme on dil aujourU'hui) à la physiologie, il ii'ii pax aussi bien réussi h établir la vérité de s.i doctrine.
il observe avec beaucoup de raison que les philosophes ne savent pas mieux que les anatomistes comment Xa |ihénumèues de consi'iencc se produisent, mais il ne démontre pas, et ne peut pas démontrer, que ces phénomènes soient identiques avec ceus de l'organisation, car alors ce comment, qui de son aveu ne lui est pas plus connu qu'il ne l'est aux philosophes, cesserait d'6tre pour eus comme pour lui un mysl^re incompréhensible ; alors en efl'ot l'étude de l'homme n'olfrirait plus deux ordres de TaitH distincts, mais un seul.
Les philosophes, dit M, Broussais (p. 128), entendent par lo mot mnsrietiet' la faculté que l'homme possède de s'obsener lui-même, n noa }«a ifnbterwr tfMérîmr de non corjt», car il ne peut le faire que par lo sreours de ses sens, tnait tfohterver la pensée, etc.; » c'est li. ce me tiemblo, qu'est l'errenr de notre estimable adversaire. Les philosophes croient, au contraire, qu'ils ne peuvent comme Uii, obtenvr ti-xléneur de leur corps, et même tous les corps extérieurs, quels qu'ils soient, leurs parties, qualités, propriétés ou modifications quelconques, qu'à l'aide des faits de conscience auxquels l'action de ces corps sur les organes de leurs sens peut donner lieu. Ils croient que les animaux dont l'urgaiiisalion se rapproche le plll^ de celle de l'homme sont à peu près dans le même cas, excepté qu'ils n'ont pas, comme nous, comctenre de leur conscience, s'il est permis de s'exprimer ainsi, ce qui vient principalement de ce que n'ayant ni la factillé d'abstraire ni celle d'aucuns signes d'instituiion, ils ue peuvent avoir aucune idée réfléchie, et par conséquent ftiire aucune analyse. Les philosophes ne nient donc point l'influence du système nerveux et même de tout l'organisme sur la faculté de penser et sur la conscience, mais ils nient que l'on puisse faire voir l'identité des faits de l'organisation et des phénomènes de conscience, et parl<\ilsse croient uon-seulcraent autorisés, mais invinciblement forcés h reconnaître ces deux ordres de faits comme distincts l'un de l'autre.
ils accordent au.v physiologistes qu'ils ont fait voir quels mouvements organiques nul lieu pour produire les sensations, et quels états du cerveau déterminent des suites très-considérables d'idées, de sentiments, de pensées, etc. Mais ils leur diront : Avouez qu'il vous est impossible, non pas de démontrer, mais de comprendre
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quelle connexion il peut y avoir entre ces organes, leurs formes, leurs dimensions, leurs mouvements, leurs influences réciproques, et la conscience qui vous manifeste une sensation, un sentiment de plaisir ou de peine, une idée de rapport, une perception, etc. Avouez que jamais vous ne pourriez deviner qu'aucun des faits de l'organisation qui vous sont le mieux connus peut être la condition d'existence d'un tel fait de conscience, ni qu'un tel fait de conscience eût jamais pu vous donner l'idée d'un tel état organique, avouez donc qu'il y a entre ces deux ordres de phénomènes un abîme infranchissable et que vous êtes, en définitive, obligés de les prendre chacun pour ce qu'ils sont. Mais, répond le physiologiste, avouez à votre tour, que, lorsque vous affirmez que ces faits de conscience sont ceux d'un principe, d'une substance, d'une entité, d'un être simple, c'esl-à-dire qui n'a ni ne peut avoir de parties, et qui est par consé- •quent immatériel, c'est-à-dire entièrement différent de tout ce que vous connaissez et d'une nature tout à fait opposée à celle des êtres et des choses qu'il vous est donné de connaître, qui de plus est impérissable et immortel, quoiqu'il ait été créé dans un moment donné, car vous ne croyez pas avec Platon et d'autres philosophes anciens qu'il soit éternel a parte ante, mais seulement a parte post (cfomme on s'exprimait dans l'école), avouez, dis-je, que vous affirmez alors des choses que vous êtes fort loin de comprendre clairement et de savoir avec certitude. Aussi vos modernes éclectiques (puisque c'est là le nom qu'ils se donnent) sont-ils réduits à donner à ce principe, à cet être quel qu'il soit, le nom de /b?ce, qui ne signifie guère autre chose que pouvoir, puissance ou capacité, ce qui veut dire simplement que ces faits de conscience, qu'ils regardent comme leur domaine exclusif, sont apparemment possibles puisqu'ils existent. Cependant ils n'en persistent pas moins à donner à la science qu'ils professent le nom de Psychologie, et au procédé purement logique qu'ils y appliquent, et à l'aide duquel ils se vantent d'opérer tant de merveilles, le nom de Méthode psychologique, faisant par le seul emploi de ce termp une pétition de principe, puisqu'ils établissent ainsi en fait ce qui, de leur propre aveu, est en question. Ces récriminations, auxquelles on ne peut répondre qu'en observant qu*il y a des vérités de sentiments qui ne sont pas susceptibles ni d'une démonstration ni d'une réfutation purement logiques, ne changent rien d'ailleurs à la nature des deux sortes de faits que nous croyons avoir pleinement constatés* 11 n'en reste pas moins vrai que les faits de conscience composent exclusivement toute notre intelligence et toute la certitude que nous avons de ce
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qa^ nous apprennent sur tontes les exisfamees eidérienres, y compris ceUe de notre propre corps, en sorte qn'ii n'y e mucon homme au monde qni puiss econnaitre ifaôi qne ce soit, on agir en verUi de jsa connaissance, par quelque antre voie qoe celle-là, soit qnll y rttéchisse ou qull ne le remarque pas. Le plus habile anatonûste on phystologbte ne serait même qn^m bon préparateur de cours et d*eiq^rimices dans ces deux science mais serait tont à fidt incapable d'6lre ui^ bon médecin, s'il n*a?ait pas donné quelque attention aux faits de conscience, et assurément M* Broùssaia lui-même n'aurait acquis ni la juste célébrité dont il jouit, ni le talrat remarquable avec lequel il présente ses idées et ses observations, sur Tari difficile qu*il professe, sHl n'avait pas donné aux faijts de conscience une attention sérieuse et suivie, et s'il n'en avait pas étudié la science dans les écrivains qui l'ont traitée avec le pins dé Mccès. M. Bronssais peut donc avoir raison dans les (A|eetimiis qu'il» eût contre quelques systèmes nouveaux de psydudogie, que je connais trop peu pour &ï porter aucun jugement; je n'ai voulu ici que justifier oe que j'ai cru devdr dire, p. 153 du premier volume de cet ouvrage, des rapports qu'il y a râtre la physiologie etridéo» logfe. 1* Je crois, par les motib qne j'ai. énoncés tout'i Pheure, que les faits dé' conscience et les firïts physiologjlqQea sont denz ordres.de phénomènes essentiellement distincts. S* Iiea fidts physiologiques nous sont connus par la classe d«i fkits de ecHOSCienes que j'ai désignés par le nom de percepiiom^ soit internes, soit externes. 3* Tout nous prouve que les faits physiologiques ont une influence constante sur les phénomènes de conscience, qu'ils en sont la condition nécessaire, et, réciproquement, que les faits de conscience ont une influence constante quelquefois très-marquée sur Tensemble ou sur diverses parties de Torganisation. 4"* L'idéologie ne peut être que fort incomplète, et même tont à fait fautive, si elle néglige de s'instruire, à Técole des physiologistes et des médecins, de toutes les anomalies que peuvent produire dans nos facultés intellectuelles certains états maladifs, et, en général, certains désordres de l'organisation bien connus et nettement caractérisés. 5*^ Réciproquement, la science du médecin et celle du physiologiste ne sauraient qu'être incomplètes et sujettes à beaucoup d'erreurs, s'ils négligent l'observation attentive des phénomènes de conscience ou l'étude de l'idéologie.