VI. — FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
Damiron, E&sai sur l'histoire de la philosophie en France au xix" siècle.
1 vol. in-8, Paris, 1828.
Nous rendons volontiers justice au talent, aux sentiments élevés, aux connaissances distinguées de ce jeune écrivain, quoique nous n'approuvions pas le ton tranchant et la partialité sans doute involontaire avec laquelle il lui arrive quelquefois de juger les vivants et les morts. Mais la division de son livra en trois écoles {sensualisle, théoloyique et éclectique) nous semble de tout point vicieuse. Nous avons dit dans une note (i) une partie des raisons qui auraient dû lui faire rejetter le mot sensualiste : nous ajouterons seulement, au sujet du mot éclectique^ qui du moins est tout à fait inofTensif, qu'il a un sens tellement vague et indéterminé, qu'il ne peut réellement caractériser aucune école, ni aucun auteur ; c'est ce que M. Damiron aurait pu voir lui-même, par ce qu'il a été obligé d'en dire, pages 195 et 196 de son livre. « L'éclectisme, dit-il, se trouve (aujourd'hui) entre le sensualisme et la théologie. » Voilà déjà une définition ou une indication passablement obscure, surtout si l'on considère que les notions attachées aux mots sensualisme et théologie n'ont été nulle part déterminées avec précision par cet auteur. Mais, lorsqu'il ajoute que « l'éclectisme est par conséquent un spiritualisme rationnel », en
(1) [Allusion à la note suivante, qui se lit au tome P', p. 61, de V Entendement et de la Raison : « Il serait difficile de dire à combien de déclamations puériles un simple vice de phraséologie dans les théories de Locke et de Condillac a donné lien, depuis qu*il eut été remarqué par des gens qui étaient trop sensés pour en faire un si grand bruit. Il est arrivé de là que quelques écrivains de notre temps ont imaginé de désigner la doctrine de ces philosophes et de leurs plus illustres prédécesseurs par le mot sensualisme. Mais ce mot, qui n*est nullement français, a, de plus, Tinconvénient de ne pas exprimer ce qu'apparemment on a voulu lui faire signifier, c'est-à-dire une théorie fondée exclusivement sur le phénomène de la sensation. Cependant les femmes et les gens du monde, étrangers à ces sortes de spéculations, jugeant de la signification de ce terme par son analogie avec les mots sensuel et sensualité^ s'imagineront sans doute que les auteurs qu'on appelle sensualistes ont composé des ouvrages obscènes ou licencieux, ou au moins des traités de gastronomie. Or, c>st un tort véritable que de donner occasion à de pareilles méprises. \\ faut donc croire que ceux qui ont imaginé ce terme malencontreux n'en ont aperçu ni l'inconvenance, ni l'inconvénient; car la perversité de l'intention ne doit pas se présumer sans preuves.] »
vérité c'est bien là expliquer comme on dit, obscurum per obscurius. Au fait, quelque sujet, d'art on de science, qu'an écrivain veuille traiter, il ne peut guère Tentreprendre qu'après avoir acquis une connaissance plus ou moins étendue de ce que d'autres ont dit avant lui ; parmi les opinions que ses devanciers ont avancées sur ce sujet, les unes lui semblent vraies, et d'autres lui semblent fausses ; il est donc forcé d'admettre les premières et de rejeter les secondes. Or c'est en cela que consiste'le véritable éclectisme, car ce mot n'a jamais signifié autre chose que ce que nous entendons par choix ou préférence, et c'est en effet le sens qu'on lui donna dans l'école d'Alexandrie, où il paraît avoir été employé d'abord. 11 n'y a donc point d'écrivain ou de savant, en quelque genre que ce soit, à qui on ne puisse, sous ce rapport, appliquer le nom d'éclectique, et par conséquent ce nom ne peut réellement en caractériser aucun en particulier.
De r Entendement et de la /toison, tome 1, p. tv et suiv.
11 n'y a point de science qui ne doive le degré quelconque de perfection auquel elle est panenue, à une époque donnée, aux travaux successifs des générations d'hommes qui s'en sont occupés dans les différentes contrées de la terre, toutes les fois qu'il y a eu des traditions ou des communications des unes aux autres. La philosophie est, à cet égard, comme tous les genres de connaissances qui nous ont été transmis par les Grecs et par les Romains, et qui ont été cultivés avec assiduité chez les différentes nations de l'Europe. Nous devons donc aux philosophes de l'antiquité, et à ceux des temps modernes qui ont écrit sur ce sujet, une sincère reconnaissance pour les vérités qu'ils nous ont fait connaître. Nous devons également avoir de l'indulgence pour les erreurs qu'ils nous semblent avoir mêlées à ces vérités, quand rien ne nous autorise à penser qu'ils avaient intention de dire autre chose que la vérité.
Mais chaque homme est si naturellement enclin à se croire supérieur aux autres, nous sommes si satisfaits de tout ce qui nous semble propre à justifier, >ous quelque rapport, la bonne opinion que nous avons besoin d'avoir de nous-mêmes, que nous résistons diflioilement à la tentation de parler avec une sorte de dédain de ceux qui nous semblent avoir commis quelque erreur sur les sujets dont nous nous occupons, ou qui paraissent n'avoir pas réussi