VI. — FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
comme nous dans les recherches auxquelles nous nous appliquons. Il est pourtant vrai que cet entraînement de Tamour-propre, quelque naturel qu'il soit, a de graves inconvénients, et qu'il n*y a guère de mouvements dont nous devions nous défendre avec plus de soin, dans l'intérêt même de notre vanité.
Souvent, lorsqu'un système de philosophie s'est produit dans le monde avec quelque applaudissement, non-seulement son auteur affecte une sorte de mépris pour les opinions que l'on avait adoptées jusqu'à lui; mais les adeptes et les partisans de la doctrine nouvelle, tout fiers d'une prétendue victoire, à laquelle ils n'ont eu aucune part, s'efforcent de la compléter en décriant les opinions anciennes comme immorales et dangereuses. Ce procédé n'est ni sensé ni équitable. Condillac, qui n'a point eu un pareil sort, mérite pourtant quelque reproche pour le ton de supériorité qu'il prend à l'égard des philosophes, en général, qui n'ont pas su apercevoir ce qu'il croit avoir vu beaucoup mieux qu'eux. Il a été traité, dans ces derniers temps, avec moins de ménagement qu'il n'en avait eu pour ses devanciers, et par conséquent avec moins de justice. Locke, qui semble être entré le premier dans la route de l'observation, et qui surtout s'y est tenu le plus constamment, n'a point eu cette faiblesse peu digne d'un philosophe. Son livre est, encore à cet égard, un modèle fort bon à imiter.
Sans doute, on est quelquefois obligé de faire voir par quels motifs on regarde comme fausses ou comme inexactes des opinions généralement reçues, mais on peut toujours le faire sans employer des expressions qui puissent offenser ceux qui les ont avancées ou défendues, et surtout sans accuser leurs intentions. Au moins me suis-je appliqué, autant que je l'ai pu, à suivre cette règle. Si donc on trouve quelquefois mon langage trop affirmatif dans l'exposition que je fais de certaines idées qui semblent opposées à celles qui étaient plus généralement admises, je prie le lecteur de se rappeler que mon dessein n'a pas été de blâmer, et moins encore d'offenser ceux qui les admettent. On verra même que, dans bien des cas, l'opposition où je me trouve avec quelques écrivains fort distingués qui ont traité le même sujet, est plutôt dans les termes qu'elle n'est dans le fond de la doctrine.
Lorsque je dis, par exemple, qu'il n'y a point (Tidées complexes y (T idées générales, etc., il est facile de voir que, donnant au mot idée une acception différente, à quelques égards, de celle qu'y ont attachée d'autres auteurs, ces façons de parler n'expriment que la conséquence nécessaire de ma manière déconsidérer les idées, sans qu'on
AI'PENDICK.
puisse en conclure que je bUmo ceux qui ont employé les fxprcssions idéft générales nu idéei campkxet, puisqu'ils attachaient k cet expressions un sens ditrérent de celui que j'y attache moî-iu6aie.
Je ne me suis point élevé h ces baules spéculations méLaphyMqucs sur l'absolu, linlini, etc., qui, de notre tensps, ont si fort occupé les philosophes allemands, et qui se sont iatroduiles en Franco sous les auspices de plusieurs écrivains d'un talent disltagué. J'avoue francbcment qu'il s'y trouve beaucoup de choses qui sont au-dessus de mon intelligence, et qu'il y en a d'autri's qu'on pouvait, ce nie semble, exprimer dans un langage moins obscur ou moins scicnlilique, puisqu'elles sont trëK-ancienncmeol connues. Les modtirnes imitateurs des Platoniciens el ans Néoplatoniciens iio me «emblentni plus ni moins inintelligibles que leurs devanciers; il n'y a dans leur lauj^age ni plus ni moins d'enthousiasme et de ce qu'on veut appeler aujourd'hui do la puèxie ; mais cette poésie est loin de valoir celle d'Homtre ou de Sophocle, do Millon ou de Racine. Ou ne voit pas d'ailleurs que, dans le cours de tant d« siècles, où des tentatives du mCme genre ont été renouvelées, h. différentes époques, par des hommes de beaucoup de talent, et qui y avaient consacré leurs méditations assidues, il se soit fait un pmgr&s véritable dans la route où ils étaient entrés.
Dans tous les genres, l'influt commence, pour l'homme, immédiatement an-delà de ce qu'il est parvenu ft connaître. Mais son imagiiiali.m, dont il est si lier, à Y.wW- <!<■ I^uiiicll,' il se Qatlc d'opM-r tant de mer\'eillcïi, dims cet infini qu'il ne connaît pas, reste toujours, en effet, fort au-dessous ou en deçà des réalités «".ont il acquiert plus tard la connaissance. Le télescope et le microscope lui ont révélé, dans l'infini, en petitesse comme eu grandeur, des dimensions réelles, qu'il était loin de soupçonner, et qui agrandissent merveilleusement à ses yeux la sphère de ces deux infinis (l). Cependant il n'y a aucun doute que de nouvelles découvertes pourront un jour lui maniTester d'autres réalités, à la lumière desquelles il recon-
(1) Quels eflbrts d'imaginatioa pourrnient nous ouvrir dc< perspeclives ds l'in- |]ni, Boil en grand, soit en peiit, aussi vastes, aussi propres à confondre oolre intelligence, que la liouble série des faits suivants, qui sont dus aux observations des ostrooomes et des naturalistes, .lidcs des meilleurs instruraentE d'optique que l'on ait pti construire jusqu'à présent f
I. Ln distance du soleil à la terre peut 4tre évaluée, en nomlires ronds, à en. riron 3S millions de lieues communes de 25 au degré. Or, le doubl« de cette distnnce, ou le grnnd diamètre de l'orbite que la terra décrit dans sa rèvolaiion anuuelle autour du soleil (environ 70 millions do lietiet), «at une grandeur tout i