VI. — FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
naîtra de plus en plus combien son imagination, dans ses élans les plus audacieux, est toujours loin d'atteindre môme les limites de ce qu'il lui est possible de savoir avec certitude.
Je me suis donc appliqué, dans tout ce que j'ai écrit, sur le sujet que j'entreprenais de traiter, à me comprendre d'abord moi-môme, c'est-à-dire à m'assurer que chacune des propositions que j'<'ivançais était l'expression de quelque fait observé ou observable, ou l'expression de quelque conception de mon esprit, dont les termes
fait insensible ou inappréciable, si on le suppose vu de la plus brillante des étoiles fixes, qui serait apparemment la plus voisine de nous.
La distance d*une telle étoile doit être plus de 200,000 fois aussi considérable que celle du soleil à la terre, ou plus de 70,000 fois iOO millions de lieues.
Le volume du soleil étant i ,400,000 fois celui de la terre, le volume d*une étoile placée à une distance telle que son diamètre pût être vu seulement sous un angle d*une demi-seconde, devrait être 196,851,200,000 fois celui de la terre, ou 140,608 fois celui du soleil.
Cependant de tels corps lumineux sont répandus par groupes nombreux dans les espaces célestes. Ces groupes, composés de milliards d*étoiles, et d*uu nombre peut-être non moins considérable de corps qui ont perdu leur lumière, sont appelées des néùuieuseSt et les astronomes sont portés à croire que notre ciel étoile tout entier, avec la voie lactée qui en fait partie, n*est qu*une nébuleuse, comme celles que Ton aperçoit, sous la forme de taches blanches, dans beaucoup d*endroits du ciel. Voilà Tidée de Tinfini en grand, telle que la donnent les connaissances positives dues aux progrès de Tastronomie. Voyez l'Exposition du système du monde, par M. Laplace, p. 394 et suiv. de la 5*^ édit.
II. Pour rinfini en petit, considérons cette autre série de propositions :
Les meilleurs microscopes grossissent jusqu*à 1,000 ou 1,200 fois le diamètre des objets (voyez les Annales des sciences naturelles, par MM. Âudouin. Ad. Brongniart et Dumas, t. III, pp. 365 et 366).
Ainsi, un objet qui n*aurait, dans le microscope, qu*un demi-millimètre de diamètre apparent, et qui y serait très-visible, n'aurait de diamètre réel que 7^ de millimètre, si Tinstrument grossissait seulement 1,000 fois, et la surface apparente de cet objet serait un million de fois plus grande que sa surface réelle.
M. Ad. Brongniart n'évalue le diamètre réel d'une granule spermatique du cèdre du Liban, qu'à ^-^ de miUimètre. Par conséquent, dans un millimètre carré il tiendrait 490,000 granules, inscrits chacun dans le carré de son diamètre; et dans im millimètre cube (à peu près la grosseur de la tête d'une épingle commune), il en tiendrait 343 millions, pareillement inscrits chacun dans le cube de son diamètre.
Enfin ces granules étant sphériques, si l'on voulait avoir le nombre absolu qui en serait compris dans le volume d'un millimètre cube, il faudrait augmenter le dernier nombre (343 millions), dans le rapport de 11 à 21, ce qui donnerait à peu près 523 millions de pareils corps. Quelles seront, après cela, les dimensions des molécules des substances matérielles solides, liquides ou gazeuses, dont chacun d*eux peut être composé?
pussent en dernière analyse se réduire à do pareils fails. J'ai Urhé cnsuiti' de me rendre, iiiilant qu'il m'a olé possible, intelligible pnur toule personne (jui cnnaon tirait h mo lire avec quelque attention, oL qni voudrait bleu prendre le soin de ne donner aux mots dont je mo seps ijuo lu sens que j'ai eru devoir y attacher, toutes les Toi» du moins que jo lui paraîtrai avoir réussi à le clélermincr avec quelque précision. Tjir il me semble que l'on ne peut, qu'i eette condition, s'assurer ilc la vérité ou de la Tausset^ de mes opinions, et se croire autorisé à loi rejeter ou à les admettre.
Il s'en faut d'ailleurs beaucoup que je sois sûr de ne m'Atre pas trompé; je regarde, au contraire, comme trés-probahle qu'il a pu m'échapper plus d'une erreur grave, dan» un genre de questions depuis si longtemps controversées, et je suis prêt h les désavouer aussitôt qu'on me les montrera clairement, soit qu'on le fasse avec plus ou moins d'égards ou d'indulgence. Toutefois, comme j'ai tâché de ne fonder que sur des rait» nombreux et précis les propositions de quelque importance que J'ai avancées, j'ai peut-être le droit d'espérer qu'on n'entreprendra de les contredire nu de le» réfuter, qu'en y oppoiiant d'autres faits au»»i nombreux ul aussi positifs, ou en me prouvant que j'ai mal obscn'é, mal caractérisé ceux qui servent de base h mes raisonnements, oucniln, en faisant voir que j'en ai tiré des conclusions qui n'eu sortent pas nécessairement. Si donc on mecumbattait par des déelamations propres à csciterde» prévnnlions déflivorables cnnlrp mes prinripe> "u contre nie-, si'iitiments, par des inductions et des insinuations de nature à rendre suspectes ma doctrine et ma personne, j'avoue que c'est un genre d'attaque contre lequel un auteur n'a de ressource que dans l'équité et dans l'impartialilé de ses lecteurs; une sorte de malheur dont il ne peut se consoler que par li- témoignage de sa conscience, et par la pensée que les torts véritables ne sont pas de son côté.
J'ignore si. d'après une nomenclature assez récente, je serai classé parmi les écrivains qu'on est convenu d'appeler sensualistes. ou si l'on croira pouvoir me placer au rang de ceux qu'on nomme éclerliques. Je crois pourtaiit avoir droit à celte dernière dénomination plus qu'ii aucune autre, et ce n'est ni par orgueil ni par vanité. C'est qu'il n'y a, ce me semble, aucun homme esen;ant un métier, un art, ou une profession quelconque, qui puisse s'empêcher d'être éclectique, c'est-à-dire de choisir, entre les moyens et les procédés que comporte l'exercice de sa profession , ceux qui lui paraissent avoir le plus d'avantages ou le moins d'inconvénients. Partager ou classer, comme on l'a fait, les philosophes en scnsua-
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listes, théologiens et éclectiques, c'est à peu près comme si Ton divisait les plantes en arbres, en agames ou en cryptogames, et en végétaux : division tout à fait vicieuse, puisque Tun de ses membres comprendrait la totalité du sujet divisé. La vérité est que j'ai adopté les opinions de tous les philosophes anciens ou modernes qui, à ma connaissance, ont le mieux observé ou décrit les phénomènes de rintelligence humaine, parce qu'il m'a semblé, qu'en général, ils n'avaient fait ou voulu faire que ce que j'entreprenais de faire moi-môme.
Aussi, comme l'indiquent les paroles de Gicéron que j'ai prises pour épigraphe, ai-je moins prétendu dire des choses neuves que des choses vraies. Quant aux opinions qui pourraient m'ôtre propres, ce sont précisément celles qui m'inspirent le moins de confiance, jusqu'à ce qu'elles aient obtenu l'assentiment des véritables juges en ces matières. Je n'ai pas besoin de dire que je ne les aurais pas avancées si je ne les avais pas crues véritables, et ce n'est qu'à ce titre que je puis désirer qu'elles soient adoptées. Enfin , je puis affirmer avec vérité, qu'à l'exemple de tous ceux qui ont l'ambition de se rendre utiles au public et le désir d'en être approuvés,, j'aurais fort souhaité de faire plus et mieux que je ne {)ouvais.
De r Entendement et de la liaison^ tome 1", p. 318 et suiv.
Un autre abus du langage , qui a eu , particulièrement dans ces derniers temps, de fort graves inconvénients, c'est le penchant qu'ont quelquefois ceux qui s'occupent de questions de métaphysique ou de philosophie, à imaginer des expressions nouvelles, des termes tout à fait inusités pour exprimer des phénomènes qui ont été observés et constatés dès longtemps, et qu'ils semblent ainsi présenter comme le résultat d'observations qui leur sont propres, bien qu'ils n'aient fait que les envisager sous un point de vue particulier. Par exemple, un homme doué d'une force de tête remarquable, possédant des connaissances variées et une érudition étendue dans l'histoire de la philosophie, considère que les conditions de temps et d'espace se joignent nécessairement à toutes les idées que nous avons des objets extérieurs et de leurs qualités ; il imagine de regarder ces conditions comme des connaissances à prwn\ comme des foinnes primitives et originales de notre sensibilité, dont
elle est douée antérieurement à toute expérience, et, pour cela, il rappelle sensibilité pure. Il borne Tacception du mot entendement à la seule faculté de concevoir j c'est-à-dire, de former ou de comprendre les propositions qui se font à Taide des termes généraux dont se composent les langues. Il croit pouvoir réduire à quatre classes générales, divisées chacune en trois classes subordonnées, toutes les sortes de propositions ou de jugements qu*il est possible de faire ; et ces diverses classes sont encore considérées par lui comme autant de formes primitives et originales de l'entendement, qui y existent antérieurement à toute expérience, et qu'il appelle catégories, ou conceptions pures de l'entendement pur. Il lui plaît d'entendre par le mot raison, uniquement la faculté de généraliser considérée dans son plus haut degré , la tendance de notre esprit à ramener le plus qu'il lui est possible à l'unité les objets ou les sujets de ses contemplations. En conséquence il donne, à cette dernière faculté, considérée avant toute expérience, c'est-à dire antérieurement à tout emploi que l'homme en peut faire, le nom de raison pure. Enfin, comme il appelle transcendentales toutes les connaissances qu'il suppose exister ainsi à priori dans la sensibilité, dans l'entendement et dans la raison, il donne à sa doctrine le nom de philosophie transcendentale.
Je ne parle point de plusieurs autres dénominations, également arbitraires ; car je n'ai le dessein, ni d'exposer, ni de discuter ce système. Je conviendrai môme que Kant (1), qui en est Tauteur, a traité quelques-unes des questions les plus difficiles de la métaphysique avec une sagacité peu commune, qu'il a donné occasion à plusieurs écrivains distingués d'en considérer d'autres avec plus d'attention qu'on ne le faisait ordinairement, et que, sous plusieurs rapports, ses ouvrages ont pu avoir une influence avantageuse. Ce que Je veux faire remarquer ici, c'est uniquement l'effet qu'a produit ce grand nombre de termes empruntés à la scholastique ou à la langue grecque, auxquels il a donné des acceptions exclusivement adaptées à sa mani^^e déconsidérer ce sujet.
Premièrement donc, le livre où cette doctrine est exposée paraissant au milieu d'un pays où Ton trouve plus que dans aucune autre contrée de l'Europe des hommes que les habitudes d'une vie stu-
(1) Emmanuel Kant, professeur de philosophie à Kœnigsberg, a pul)Iie un très-grand nombre d'écrits sur presque toutes les parties des connaissances humaines. Ses deux princi])nux ouvrages sont intitulés : Critique (c'est-à-dire examen raisonné) de la vaiso7i pure et Critique de la raison pratique.