‹ MélangesChapitre 259 sur 269 · VI. — FRAGMEiNTS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

VI. — FRAGMEiNTS PHILOSOPHIQUES

dieuse et contemplative disposent naturellement à l'enthousiasme, y produisit, comme cela devait être, une vive sensation. Comme il fallait, pour le comprendre, une application forte et soutenue, et que, d'ailleurs, nous nous passionnons facilement pour tout ce qui a exigé de notre part un travail assidu, ceux qui avaient fait une étude particulière du livre de Kant crurent y voir une philosophie entièrement nouvelle, qui surpassait tout ce qui avait été pensé ou ima* giné jusque-là. Toutefois ils n'étaient pas toujours d'accord entre eux, ni avec Kant lui-môme, sur la manière d'entendre ou d'interpréter plusieurs des points les plus importants de sa doctrine, effet inévitable d'un langage qui, au fond, n'appartenait ni à la langue vulgaire ni à celle qui avait été, avant cette époque, celle de la science. D'un autre côté, ceux qui n'avaient ni le temps ni la volonté de consacrer de longues études au nouveau système, rebutés par l'obscurité du livre où il était exposé, et par la barbarie des termes de l'école, ne parlaient de la doclrine elle-même qu'avec un mépris et un dédain affectés, et portaient du mérite et des talents de son auteur un jugement sans doute fort injuste.

En second lieu, quant au fond de la doctrine ell<3-mème, Kant, en appuyant quelques-uns de ses principes sur des déductions purement logiques ou verbales, plutôt que sur l'observation exacte et scrupuleuse des faits, arrivait à des conclusions très-voisines d'un idéalisme exagéré, et donnait ainsi, à des esprits plus hardis ou plus téméraires que lui, la tentation de compléter, en quelque manière, son propre système, en le ramenant à cette unité qui fut dans tous les temps une tendance instinctive et une sorte de besoin intellectuel pour les esprits spéculatifs. C'est ce que fit l'auteur do V Idéalisme tramcendant (1), système dont la simple et rapide exposition, telle que nous l'a donnée un des hommes les plus versés dans la connaissance de la philosophie allemande, présente l'exemple le plus extraordinaire de l'abus que l'on peut faire du langage, <c Dans les principes de ce système, dit M. Âncillon , le sujet seul est la source de toute réalité et de toute certitude. La seule proposition qui ait une certitude immédiate , c'est : 2101 égal a moi. Elle porte sa preuve en elle-même, et sort elle-même de preuve à toutes les autres propositions. Ce sentiment du moi n'est pas une illusion : il constitue la pensée, et la pensée le constitue. Penser, c'est abstraire et réfléchir... Pour penser le moi, il faut faire abstraction de tous les objets : il faut ensuite réfléchir^ c'est-

(4) Fichle.

r7«5i API'ENDICS.

à-diri>, se replit'i' sut' soi-mfmc, sur ce qui a Tiiil abstrnctiua de tous les objets.

.' Mais de celle manière ou ne saisirait encore qu'à ««u'/fV la réalilé du fTfy'e/ /'njwcpdrfdn*. Penser, c'eslagir; peuser le moi, c'est raiiientir l'aclion tic la pensée sur elle-même . de Taçon que l'êtro pensant et la chose pensée se conrnndenl duns un seul et même aperçu.

» Alors le iini *e pou- lui-même, par un acte de ta liberté ; et c'est ciitlo action primitive (qu'il faut bien distinguer d'un fait primitif] qui est le principe générateur de la science.

" Tout ce qui n'usl pas moi, t''osl-à-dire Ymiivert , résulte de cet ncle primitif... Ainsi, comme ie sujet, dans un sens Iranaeendanl, ûsl la seule réalilé, et que ce sujet, par un acte primitif et libre, se pose lui-mfime, il esl clair que savoir el exister sont une seule el mi>me cbuse. Ce qui existe sait qu'il existe : ce qui sait nu nn-

unit EST LA SEULE EXlSTt:NCi; (1). >>

On croirait qu'il esl impossible daller au-del?) de ce degré dans l'art de combiner des notions abstraites, et d'aniver par leur moyen & des conclusions qui paraissent d'autant plus profondes qu'elles sont plus vides. Mais l'esprit humain, naturellement amoureux des erreurs qui sont son ouvrage, une fois engagé dans ce labyrinthe, séduit par les fantâmes qu'il se plall II y poursuivre, au point de ne Touloir plus ressaisir le fil qui seul pourrait lui en faire trouver l'issue, peut doiiifiircr, pendant dos sIitIcs. dupe des illusions qu'il se fait ainsi à lui-même ; c'est ce que prouve l'bisloire de la philosophie dans les écoles d'Alexandrie et dans celles de l'Europe au moyen âge.

La doctrine de Y idiialisme transcendant , qui ne reconnaissait de réalité que dans le sujet, qui regardait l'être qui sait ou connaît comme la seule existence, parut à l'auteur de la Philosophie de la nature. (2) incomplète, el par conséquent fausse, au moins sous ce l'apport. Il disait; détruire l'objet, ou le monde extérieur (réduit à n'être plus que le résultat de l'acte primitif et libre du moi qui se pose lui-même), c'est détruire en même temps le sujet ou l'être pensant, puisque l'un et l'autre sont corrélatifs ; et, par conséquent, il n'y a pas plus de réalité (au sens transcendant de ce mot), dans l'un que dans l'autre. 11 n'y a donc de réel que Yexistenee absolue,

(I) Mflnngef ife litlêi-ature el île phi/osophie. par F. Ancillon, 1. II, pp. 139 cl HO.

(2)Sc1ielling.

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