‹ MélangesChapitre 260 sur 269 · VI. — FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

VI. — FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

c'est-à-dire Dieu, principe de Tunité et du bonheur. Cette existence absolue, on la saisit par un acte que Tauteur de ce nouveau système appelle intuition intellectuelle; mais cet acte lui-môme, on no le produit, suivant le môme auteur, « qu'en détruisant Tun par Tautre le sujet et Tobjet, et en se plaçant sur le point où Ton devient également indifférent à tous deux (1). »

Ici Tabus des mots, Tillusion si souvent produite par la stérile combinaison des notions abstraites, se montre avec une évidence encore plus frappante, s'il est possible, que dans le système de ridéalismo transcendant. Peut-ôtre, au reste, doit-il résulter de ces tentatives infructueuses et de toutes celles du môme genre une connaissance plus explicite du caractère auquel on pourra reconnaître, en général, les prétendues doctrines qui s'appuient sur un fondement aussi ruineux. Car l'homme no pouvant connaître que les faits de la nature et ceux de son propre esprit (et cela, seulement dans les limites assignées à ses facultés), toutes les fois qu'il est conduit par une suite de raisonnements, quelque rigoureux qu'on les suppose, à des propositions qui ne sont l'expression d'aucun fait observé, ni observable, on peut, ce me semble, ôtre sûr qu'il n'y est arrivé que par l'abus du langage.

La théorie de Kant, qui, il y a à peine quarante ans, excita un enthousiasme si extraordinaire, et donna lieu à des controverses si animées dans le pays qui la vit naître , y est, dit-on , à peu près

(i) Mélanges, etc., t. II, p. 142. On ne saurait s'empêcher de remarquer ici une analogie fort singulière entre les spéculations philosophiques de Locke, de Berkeley et de Hume, en Angleterre, et celles des trois écrivains allemands dont nous venons de parler. Locke et Kant, quoique partant de principes fort différents, ou même tout à fait opposés, admettent comme incontestable la double existence de Tétre pensant et du monde extérieur. Berkeley et Fichte arrivent, chacun par la route où sont entrés leurs deux devanciers, à nier positivement Texistence des objets autres que le moi; enfin. Hume et Schelling, suivant aussi chacun, jusqu'à leurs dernières conséquences, les théories de Locke et de Kant, sont conduits Tuu à un scepticisme, et l'autre à un dogmatisme, au moyen desquels s*évanouissent également le sujet et l'objet, le moi et l'univers.

Mais, quoique la théorie de Locke soit incomplète et que son langage n'ait pas toujours, à beaucoup près, toute la précision désirable, ses ouvrages, comme ceux de Berkeley bt de Hume, malgré leurs paradoxes, offriront longtemps encore une lecture attachante et profitable, parce qu'ils sont riches de faits et d'observations fines et judicieuses ; tandis que les écrits des trois philosophes allemands, dont les systèmes s'appuient presque uniquement sur des déductions purement logiques, n'ont désormais que très-peu de lecteurs, bien que leurs auteurs aient réuni des talents fort distingués à beaucoup d'instruction.

abnndDnii6i\ ou du moins n'y est plus regardée que comme un fait rnrtoiis de l'hisloire de» opinions philoiiophiquËS. Les hypothèses lie Pichtfl ot do SchoUing onl ou le mCmc sort ; elles ont été remplacées par d'autres synttmes, dont les aut<>urs, Imitant l'esemple dn philosophe de Kœnigsbcr^, ou usant du droit qu'il s'éluit arrogé, ont modifié de diverses manières sa phraséologie, ou ont ima^né de nouveaux termes : ce qui est d'autant plu» Tacile, dans la langue ntlemaodc , qu'elle se prCtc merveilleusement aux eomposîtinns de mots.

Mais on peut craindre que cette circonstance n'ait exercé sur la littérature elIe-mOme une influence peu avantageuse. L'intruduc- Uon d'une Toule de termes purcmonl techniques, et qui expriment des conceptions d'autant moins claires qu'elles résultent des vains cITnrts qu'on fait pour résoudre des que:<itioDs inaccessibles â la raison humaine, oblige les écrivains à recourir ctvitinuellement k des comparaisons ou t des métaphores empruntées, soit des ohjeU physiques les plus familiers, soit de» opérations mécaniques les plus vulgaires. Ceux qui ont le pins de force ou d'éclat dans l'imaginalion arrivent par ce moyen iï se faire illut^ion b. eux-mêmes , et séduisent plus facilement encore le commun des lectcui-s, qui s'imaginent comprendre ce qui, dans le fait, est inintelligible.

Il aurait donc été à souhaiter que les écrivains qui, les premier», ont fait connaître en Franco ces doctrines des philosophes allemands, se fussent appliqués à démêler ce qu'il pouvait y avoir de véritablement utile aux progrés de la science , au lieu d'adopter, comme ils l'ont fait, cette multitude de termes scholastiqucs et barbares, dont l'emploi a répandu sur leurs écrits une obscurité que le vulgaire est trop souvent enclin à prendre pour de la profondeur. Mais, quels que puissent être les talents et la sagacité de ceux qui s'engagent ou s'engageront dans cette route, il est permis de douter qu'ils arrivent ù des découvertes tellement meneilleuses.ù des conceptions tellement sublimes, que la langue philosophique de Descartes, de Pascal, de Bossuel, de Malebranche, et de tant d'autres illustres écrivains, soit tout ît faiLinsunisante pour les exprimer.

Par une fatiilité de tout temps attachée aux controverses que font naître les questions trop abstraites pour qu'avec de la raison et une instruction commune on puisse en porter immédiatement nn jugement assuré, ceux qui ont une fois adopté une opinion ou un système, en ce genre, s'y attachent avec tant d'opiniâtreté, qu'ils éprouvent toujours quelque peine, ou mémo une sorte de colère, ft l'occasion de tout ce qui contrarie leur théorie favorite. Plusieurs

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