V. CORAY. — RECUEIL DE FABLES D'ÉSOPE
ralement attribués à ce célèbre fabuliste. Ajoutons à ces écrivains qui tous ont fleuri avant l'ère vulgaire, Denys d'Halicarnasse, Diodore de Sicile et Nicolas de Damas, contemporains d* Auguste, qui font aussi mention d'Ésope et de quelques-unes de ses fables ; on connaît assez celle des Membres et de rEstomac, ainsi que Tapplication qu'en fit Ménénius Agrippa aux divisions du peuple et du sénat, comme le témoignent Tite- Live et Denys d'Haiicarnasse.
Démétrius de Phalère, disciple de Théophraste, fut le premier qui s'occupa de recueillir les fables connues sous le nom d'Ésope, et après lui, Théopompe, ami de Jules César, fit une collection du même genre; mais ni Tune ni l'autre de ces collections n'ont pu échapper aux ravages du temps; elles étaient probablement en prose, car on ne connaît jusqu'à cette époque que Socrate qui se fût appliqué à mettre en vers quelques fables d'Ésope, particulièrement pendant le temps qu'il resta en prison avant sa mort.
Un écrivain nommé Babrius, ou Babrias, avait mis en vers choliambiques ces mêmes fables, qu'il avait partagées en dix livres, selon Suidas, qui ne nous apprend* rien de plus à ce sujet. A quelle époque cet auteur a-t-il vécu ? On l'ignore entièrement. Un savant anglais (Tyrwhitt), d'après quelques indices qu'il a rassemblés, se croit autorisé à conjecturer que Babrias est un peu plus ancien que Phèdre : « Mais, ajoute M. Coray, l'élégance facile et continue de son style, à n'en juger que par les fragments assez nombreux que Suidas nous a conservés, me le ferait croire contemporain de Bion et de Moschus, ces deux poètes bucoliques chez lesquels se retrouve encore la grâce propre aux bons écrivains de la Grèce. Il est probable, poursuit notre savant éditeur, que Babrias avait pris ses fables de la collection de Démétrius, et la perte de ces petits poèmes est d'autant plus affligeante pour nous^ qu'ayant, dans tous les autres genres, des poètes ou des écrivains illustres à opposer à ce que les nations éclairées de l'Europe moderne ont de plus distingué, la fortune jalouse nous a privés du seul qui
fût digne d*ètre comparé au charmant fabuliste de la France, à La Fontaine (1), etc. »
C'est probablement à la fantaisie qu*eut un certain diacre nommé Ignatius Magister, de réduire en quatrains les fables de Babrias, que Ton doit imputer la perte des ouvrages de cet ingénieux écrivain. Dans le cours du ix* siècle, où vécut cet Ignatius, le goût de la saine littérature avait depuis longtemps été étouffé chez les Grecs; depuis longtemps on avait la manie des abrégés, et l'idée qu'il eut de réduire ainsi un ouvrage précieux, parut sans doute un trait do génie qui fut accueilli avec la plus grande faveur. Dès lors on négligea le livre de Babrias, on multiplia les copies de ces misérables quatrains où il était horiblement mutilé, et maître Ignace usurpa le nom de Fauteur qu'il remplaçait; car on le retrouve dans les manuscrits tantôt sous le nom de Babrias, tantôt sous celui de Gobrias ou Gabrias, qui n'est évidemment qu'une corruption de l'autre nom. C'est ce prétendu Gobrias que La Fontaine a voulu désigner (livre 6, fable 1), lorsqu'il dit :
Mais surtout certain Grec renchérit et se pique
D'tfne élégance laconique; II renferme toujours son conte en quatre vers; Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans de plus grands détails sur
(1) La fable de Philomèle et Progné (La Font., III, 15) est imitée et presque traduite littéralement de Babrias : c^est la même grâce, la même naïveté touchante dans le dialogue, et le peu que La Fontaine y a ajouté lui donne un nouveau charme, entre autres ce vers qui n'est pas dans le poète original :
Le dénert est-il fait pour des t«l«itB ai beaux T
Dans les deux vers suivants :
Je no me souviens pas que vous so^ex venue Depuis le temps de Tkrace habiter parmi nous.
La Fontaine a rendu avec autant de bonheur que de fidélité une expression grecque (lACxà epaxTjv) que Tyrwhitt, tout versé qu'il était dans cette langue, a mal comprise, et que les interprètes latins ont rendue d'uue manière inintelligible, tant il est vrai que le génie est une espèce de divination bien supérieure à Pérudition; ce qui, au reste, ne doit pas autoriser, même ceux qui croient avoir du génie, à dédaigner Tinstruction qui leur manque.