VI. — FRAGMENTS PHILOSOPIIIQLES
d'entre eux ont recours, pour la faire triompher, à deux moyens qui ont, en effet, quelque succès auprès do la multitude, et qui semblent se prêter Tun à Tautre un mutuel appui , mais qui pourtant ne font absolument rien au fond de la question. Le premier, c*est de parler avec une grande admiration d'eux-mêmes, de leurs doctrines ou de celles qui s'en rapprochent le plus. Le second, c'est de s'exprimer, au contraire, avec un dédain presque voisin du mépris sur les opinions opposées, d'employer même, pour les désigner, des termes qui tendent à les faire regarder comme immorales et dangereuses (1). C'est là encore un abus du langage qui mérite d'autant plus que nous le signalions ici, qu'il est cxtrômcment commun. Non-seulement, il a l'inconvénient très-grave d'éloigner de la vérité, plutôt que d'y conduire, qiroiqu'elle soit Tunique objet qu'on doive avoir en vue dans toute discussion philosophique ; il est do plus une violation manifeste des règles de la justice, et porto atteinte à cet esprit de paix et de tolérance qui est Tun des caractères essentiels de la raison et de la vraie philosophie.
Depuis que les idées de Kant et do quelques autres écrivains allemands ont commencé à être connues dans notre pays, quelques personnes, passionnées pour ces nouveaux systèmes, ont affecté de parler de la doctrine de Locke, de Gondillac, et des philosophes français, avec une sorte de dédain ; ils ont insisté, surtout, par l'effet d'une prévention ou d'une inadvertance bien étrange, sur la prétendue tendance matérialiste de cette doctrine, qu'ils ont appelée théorie abjecte de la sensatioUf sensua'ismj, etc. Us auraient dû savoir que la tendance de cette doctrine est, au contraire, éminemment et exclusivement idéaliste (2). Ils devaient savoir surtout que dans
(1) Il est à remarquer que dans les déclumations auxquelles on s*est livré, de tout temps, sur la tendance immorale ou dangereuse de certaines doctrines philosophiques, on a constamment pris Teffet pour la cause. Ce ne sont pas les théories licencieuses qui ont produit la corruption des mœurs; c'est, au contraire, cette corruption qui a produit les misérables sophismes à Taide desquels elle a quelquefois essayé de se justifier. Ce n*est pas le livre du Prince de Machiavel, par exemple, qui a formé les tyrans exécrables qui désolèrent Tllalie pendant plusieurs siècles, jusqu'à l'entier anéantissement de sa liberté. Ce livre n'est que la peinture trop fidèle de l'horrible époque où vivait son auteur, présentée rous une apparence sophistique ; peut-être (comme l'ont cru quelques personnes) parce qu'il y aurait eu trop de danger à la présenter autrement.
(2) Un écrivain dont l'opinion ne saurait être suspecte dans cette question, Diderot, trois ans après que VKssai sur Corigine des connaissances humaines^ de Condillac, eût paru, c'est-à-dire en 1749, s'exprimait en ces termes :
« On appelle idéalistes oes philosophes qui, n'ayant conscience que de leur
AI'PEMJICK.
les questions de ce genre, qui sont purement du rossortde la raison, et où rpsprit a besoin, pour arriver k la TÈrilé, de tout le calme et de toute l'indôpcudance dont il peut lui ûtre permis de jouir, on doit s'abstenir de toute expression propre h exciter la passions; que les mouvements oratoires, les expressions emphatiques, les métaphores brillantes ou hardies, sont, en pareil cas , tout à fait déplacées, et mCme d'assez mauvais goût ; qu'enfin il n'est permis de s'indifçncr mi de s'irHtor que contre les actions nuisibles, quand elles sont l'effet d'intentions perverses bien prou\ées et bien con- «latécA.
Sans doute, on parvient quelquerois à donner une opinion Ta^orahlc de ses seiitimonis religieux ou moraux, en afTectant une grande tévérité dans les jugements que l'on porte des autres, sous ce double rapport; on peut également se donner l'air d'une (çraude supériorilé de tak-nl oii d'intelligence, dans les arts ou dans les sciences, en affectant de dédaigner ou do mépriser ceux dont on craint la rivalité ou la concurrence : mais il est certain aussi que le succès qu'on obtieut par de pareils moyens, outre qu'il n'est pas toujours BÙr, est rarement durable, et n'est jamaiis légitime.
Pourquoi donc, sur une infinité de questions puremcut spéculatives, dans les matières philosophiques, politiques ou religieuses, a-l-on TU se renouveler, dans tous les pays et à toutes les époques, cet abus du langage, aussi contraire aux progrès de la vérité qu'aux plus simples notions de injustice? Pourquoi des hommes, recommandables d'ailleurs par la pureté de leurs intentions, et par l'étendue de leurs connaissances (car il est clair que je ne parle point ici de ceux qui calomnient à dessein leurs adversaires ; ceux-là savent, mieux que personne, que ce n'est ni l'intérêt de la vérité, ni le bien public, qu'ils ont en vue); pourquoi, dis-je, des personnes de mérite, et qui ont de véritables droits à l'estime générale, se
existence et des seusationi qui se succèdent en dedans d'eux -iii^mea, D'ndmettCDl pas autre chose ; syatërae eilraTnganl..., qui, à la honte de l'esprit humain et de la philosophie, est le plus difllcile ;i corn lia tire, r)uni<|ue le plus absurde de loua. Il est ei|)OSé, avec nulnnt de franchise que de clarté, dans Iroii dialogues du docteur Berkeley, évéque de Cloyne.
Il 11 faudrait, " poursuit Diderot, s inviter l'auteur de l'Essai sur noa connaissances à eiaminer cet ouvmge .. L'idéalisme mérïle bien de lui être dénoncé, et celte hypothèse a de quoi piquer sa curiosité, moins encore par s.t singularité, que par la difficulté de la réfuter, d'après ses principes, car ce lont abtotumtnt les mé«iei. ■■
\LeUrt lur lf> AEetigle4, etc.)