VII. — FRAGMENTS POLITIQUES
Monsieur,
Permellez-moi de dire aussi mon mot sur la fameuse question de rhérédité de la pairie, et, si mes réflexions vous paraissent avoir quelque justesse et quelque utilité, veuillez les communiquer à vos lecteurs.
Je considérerai d'abord cette question sous le point de vue de la justice et de la morale sociale, indépendamment de toute application à un peuple et à un État quelconque. Je Texamincrai ensuite par rapport à la France , dans les circonstances où elle se trouve aujourd'hui.
Sous le premier point de vue donc, je me demande ce que c'est que la pairie; je laisse à part l'inconvenance presque ridicule de ce mot, quand on considère son origine et les antécédents historiques qu'il rappelle. Je n'y vois que le nom donné à la première magistrature de TElat dans notre nouvel ordre constitutionnel. Or, que dois-je désirer dans l'individu quel qu'il soit à qui cette première magistrature sera confiée ?
Je dois souhaiter, ce me semble, qu'il réunisse à des talents éprouvés, à des lumières supérieures, des vertus et des habitudes qui puissent jusqu'à un certain point justifier la confiance qui me porte à lui déférer cette haute magistrature.
Le souverain, ou ce qui le représente, c'est-à-dire le peuple tout entier, ou ceux à qui il a délégué ses pouvoirs, peuvent faire une loi en vertu de laquelle les citoyens soient invités à nommer pairs ou sénateurs un certain nombre de personnes parmi celles qui réunissent à leurs yeux le plus de talents, de probité, de lumières, en un mot, de capacité en tout genre pour remplir de si importantes fonctions.
Je suppose, qu'en exécution de la loi dont je parle, ces personnes sont nommées au nombre de trois ou quatre cents plus ou moins; ils seront /?a/rs ou égaux en pouvoir, en dignité, la loi le veut ainsi, et cela , elle peut le faire ; mais déjà , il n'y a aucune
(l) Ce fraprtnent (rune lettré sans iloutc destinée au journal la THhune a dû être écrit avant la promulgation de la loi qui remplaçait Tarticle 23 de la charte (29 décembre 1831).
API'KNUICK.
puissance au monde qui puisse fiiire qu'ils soient pairs ou égaux en talents, en vertu ou en capacité de quelque genre que ce soil.
Mais voici bien autre chose : les partisans de l'hérédité veulent (\w la loi prononce que les Ois de ces trois on quatre cents bommei et jamais les filles, toujours les fils ninés (remarquez bien), et jamais les cadets, seront h pcrpéluilé les plus éclairés, les plus vertueux et les plus capables dans lotit le pays. Or , si jamais fantaisie absurde et insensée est entrée dans une itte humaine, c'est a:>snrément celle-là. Et qu'on ne m'objecte pas que cette pensée entravapute a pourtant Tonde, dans toute l'Europe, des établissements sanctionués par les lois. L'origine de la noblesse et de toutes »cs variétés ou espaces subordonnées les unes aux autres remonte i't la conquête de ce vaste pays par les barbares. Les nobles n'étaient point des magistrats, mais des propriétaires du sol et de ses aucious habitants. Ils se maintinrent dans cette condition tant qu'ils furent nssex forts pour é};orger tous ceux qui auraient prétendu la leur disputer; aussi la civilisation n'a-t-elle fait de progrès qu'autant et ii mesure que les vainqueurs ou leurs ayants cause sont devenus plus faibles et que les vaincus sont deveuus plus forts. Qui peut aujourd'hui alléguer l'ombre d'un prétexte pour faire revivre en sa faveur cet horrible abus d'une force dès longtemps anéan lie ?
L'ne expérience constante nous apprend, en elTet, que dans tous les temps et dans tous les pays, quand un homme est sur que la richesse. les honneurs et la considération lui arrivent, quoi (|u'il fasse, ou au moins sans qu'il fasse rien pour les obtenir, il prend rarement la peine de les mériter. Le célèbre Fox prétendait, dit-on, qu'on avait adopté l'hérédité de la pairie dans sa patrie afin de s'assurer, autant que possible, qu'il n'y avait dans chaque famille qu'un sot. un inibcrile ou un fripon.
Dira-t-on qu'il importe peu que les hommes appelés à exercer In première magistrature d'un pays soient ignorants ou éclairés, vertueux ou vicieux, capables ou incapables ? Il y a peut-être quelques Bsprrants il la pairie nouvelle, iï qui cela est assez in^lifTérent, pourvu qu'il leur soit permis de voir en imagination leurs arrière-pelîtscnfants chargés de cordons, de croix et de dignités, et jouissant, sans rien faire, des fruits du travail d'autrui. Mais ceux-là même n'oseront pas le dire, parce qu'ils savent qu'il n'y a personne, excepté eu\, h qui une pareille assertion ne paraisse insoutenable.
Dira-t-on encore que les pères, désirant de se voir remplacés par des successeurs dignes de la haute situation oii ils se trouvent euxmêmes, n'en mettront que plus de soin et de zèle à préparer au