V. CORAY. — RECUEIL DE FABLES D*ÉSOPE
cette multitude de compilateurs, plus ou moins instruits, mais tous aussi dépourvus de goût que de jugement, qui, depuis le IX* jusqu'au xiv° siècle, depuis le diacre Ignace jusqu'à Planude, ont recueilli les fables attribuées à Ésope, ou, ce qui est plus fâcheux encore, nous ont donné sous ce nom leurs propres productions.
Nous ne pourrions, en abrégeant cette partie du travail de M. Coray, que citer des noms obscurs et barbares, et le mérite des réflexions du savant éditeur, l'intérêt qui résulte de l'exactitude de ses recherches, en ce qu'elles se rattachent à l'histoire générale de la littérature dont elles sont un fragment précieux, serait perdu pour les lecteurs. Bornons-nous donc à citer la conclusion qu'il tire lui-même de l'examen détaillé dans lequel il est entré sur ce sujet :
« Nous avons fait voir, dit-il, que la source primitive des fables d'Ésope fut la tradition, c'est-à-dire, les récits que firent ceux qui les avaient entendues de la bouche même de leur auteur, et qui les transmirent également de vive voix à leurs descendants ; j'ai dit que Démétrius de Phalëre, Théopompe et Nicostrate, les recueillirent dans la suite par écrit en tout ou en partie, et que Babrias les mit en vers choliambiques. Nous ne savons jusqu'à quelle époque les trois premiers recueils ont subsisté. Quant à Babrias, on peut conjecturer d'après le titre du recueil d'Ignatius, et d'après >es fragments conservés par Suidas et par Tzetzès, qu'il existait quelques copies de l'ouvrage de cet élégant écrivain jusque dans le ix* et même dans le XII* siècle. Il est donc évident que les fables qui portent le nom de quelque écrivain connu, comme sont celles d'Âphthonius, de Libanius, etc., ont été puisées à cette source, et on ne peut guère douter que celles qui sont anonymes n'en soient également tirées. A dire le vrai, les expressions barbares, les vices de langage, le mélange monstrueux du sacré et du profane, les idées bizarres qui se trouvent dans les affabulations ou moralités ajoutées à ces fables anonymes, montrent assez qu'elles sont l'ouvrage de divers écrivains du ix* siècle et des
iOO MÉLANGES DE FEU FRANÇOIS THUROT.
suivants, jusqu'au xiv% et que la plupart d*enlro eux étaient voués à Tétat monastique. »
Ainsi, sur la fable du Rossignol el deTHirotidelle, que quelqu'un de ces pieux anachorètes a eu soin d'écrire en prose et de dépouiller de tous les ornements dont il Tavait trouvée embellie dans Touvrage de Babrias, il fait cette judicieuse réflexion : « On peut comparer Thirondelle aux hommes qui vivent dans le monde, et le rossignol représente les moines, amants de la solitude, où ils se consacrent à Dieu. »
Ailleurs le même compilateur, ou quelqu'autre non moins inepte, fait la plus bizarre application d'une maxime de Salomon {Prov. c. 3), à la fable des Deux Coqs. Le vainqueur s'élève dans les airs et y chante sa victoire, mais il est soudain déchiré par un aigle qui fond sur lui, tandis que le vaincu, qui s'était caché tout honteux dans un coin obscur, revient sans crainte
A son sérail ailé prodiguer ses tendresses.
« C'est ainsi, ajoute l'auteur de la moralité, que le Seigneur punit les orgueilleux et accorde sa grâce aux humbles. » Ne voilà-t-il pas un bel emploi de l'Lcriture-Sainte?
Au reste, quoique mutilés et défigurés par l'ignorance et l'ineptie des siècles barbares, ces restes du génie des anciens pour la fable sont encore précieux, et quand on ne voudrait y voir que le fonds d'idées qu'Hun grand nombre de poètes modernes ont enrichi avec plus ou moins de succès, sous ce point de vue encore ils auraient un intérêt très-réel. Il faut donc savoir gré à M. Goray de nous en avoir donné la collection la plus complète qui ait encore été publiée. Il a réuni à tout ce qui avait déjà été mis au jour dans les collections de ce genre, comme celle de Nevelet, d'Ernesti, d'Hauptmann, etc., les fables jusqu'alors inconnues qui ont été données dans les notices des manuscrits de la bibliothèque de Paris, et tout ce que contenait de nouveau Tédition donnée à Florence, en 1809, par M. Furia, d'après un manuscrit qui n'avait été vu par aucun des précédents éditeurs. Mais ce qui distingue éminemment le