VI. AIGNAN. — ILIADE. lOo
inspiré la noble émulation de remplir cette lacune vraiment affligeante dans le magnifique ensemble de nos richesses littéraires ; et quand on songe aux difficultés sans nombre qu'offrait l'exécution d'une si grande entreprise, au talent et aux connaissances de plus d'un genre qu^elle suppose dans celui qui ose en avoir la pensée, on conçoit que c'est ici surtout que Tauteur a le droit de dire au censeur le plus sévère :
Et si de t'agréer je n'emporte le prix,
J*anrai dn moins Thonneur de Tavoir entrepris.
Mais avant que d'entrer dans l'examen de l'ouvrage que nous annonçons, il convient peut-être de déterminer avec quelque précision ce que doit et ce que peut être la traduction d'un grand écrivain, et de faire juges le lecteur et l'auteur lui-même des principes d'après 'lesquels nous nous proposons d'apprécier son travail.
On conçoit d*abord qu'une traduction parfaitement exacte, c'est-à-dire dans laquelle on retrouve en détail toutes les impressions qu'on peut recevoir de la lecture de l'ouvrage ori • ginal, est une chose tout à fait impossible, parce qu'il n'y a dans aucune langue un mot qui puisse être regardé comme l'équivalent de quelque mot d'une autre langue. £n effet, les circonstances primitives qui président à l'établissement d'un peuple et celles qui contribuent ultérieurement à former ses mœurs, ses usages, ses opinions, ses institutions, ont une influence directe et nécessaire sur la formation et sur le perfectionnement de sa langue ; or, ces circonstances ne sont et ne peu vent jamais être les mêmes d'un peuple à l'autre. Voilà pourquoi un traducteur, quelque mérite et quelque talent qu'il ait, étant forcé d'employer des matériaux tout à fait difîéronts de ceux qu'a employés l'écrivain original, ne peut jamais le reproduire avec une fidélité qui ne laisse rien à désirer; et, pour le dire en passant, voilà aussi pourquoi on ne peut se former une idée exacte et complète du mérite des grands écri-
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vains de Tautiquité et des grands écrivains étrangers parmi les modernes, qu'en les lisant dans leur propre langue.
Mais, s'il est impossible de rendre avec une exactitude parfaite chaque trait dont se composent les tableaux, les sentie ments et les pensées des poètes ou des orateurs qu'on entreprend de traduire, il est sans doute très-possible d'en représenter les formes générales, si Ton peut s'exprimer ainsi, et même quelques-uns des détails les plus fins ou les plus piquants, de manière qu'ils soient sur-le-champ reconnus par ceux qui sont familiarisés avec la manière de l'écrivain original, etqu'ils reçoivent de la copie une grande partie des impressions qu'ils ont éprouvées en contemplant ou en étudiant le modèle. Car plus un écrivain a su décrire avec fidélité les mœurs, les usages et les opinions de son temps, plus il a peint avec vérité les grandes scènes de la nature qu'il avait sous les yeux, les mouvements des passions qu'il a observés dans les hommes, suivant la différence de leurs habitudes, de leurs qualités naturelles ou acquises, de leur situation, de leur condition, etc. ; plus son ouvrage est marqué d'une empreinte profonde et ineffaçable qui le fait distinguer de tout ce qui n'est pas lui. C'est ce qu'on appelle proprement sa couleur, et c'est ce qu'on a droit d'exiger que le traducteur reproduise avec le détail des images, des sentiments et des pensées, autant du moins que la différence des langues le permet; c'est donc suivant cette manière do voir que nous considérerons la traduction de M. Aignan.
Il l'a fait précéder d'un assez long discours préliminaire, tiré en grande partie d'une dissertation philologique de l'abbé Cesarotti sur Homère; et, dans les remarques qui suivent chaque chant, il a recueilli les imitations en vers qui ont été faites dans un grand nombre de langues, soit anciennes, soit modfîrnos, des divers passages de l'Iliade.
C'est un luxe d'érudition dont on ne peut que savoir gré à l'éditeur, et quand il se trouverait dans ces remarques des rapprochements un peu forcés ou quelques citations inexactes.