VI. AIGNAN. — ILIADE
on aurait mauvaise grâce d'insister sur Fun ou Tautre de ces deux inconvénients, très-pou graves assurément.
Mais on ne saurait avoir la même indulgence pour des jugements injustes et tout à fait hasardés sur les personnes. Par exemple, après avoir cité un fragment assez considérable du second chant traduit par feu M. Cabanis, M. Aignan pouvait bien dire comme il Ta fait (p. 225 du tome I") : « Ces vers ne sont dépourvus ni de noblesse ni d'énergie ; mais il est facile de voir qu'ils n'ont pas la couleur homérique. » Ce jugement sera plus ou moins juste, suivant que celui qui le porte aura lui-même un sentiment plus ou moins juste de ce qu*il appelle la couleur homérique. Mais il a tort d'ajouter : « Je crois qu'une traduction d'Ossian ou de Lucain aurait eu plus d'analogie avec le talent de M. Cabanis. » Ce jugement est bien certainement hasardé, puisque M. Aignan ne se fonde que sur un fragment d'environ deux cents vers écrits par l'auteur à Tàge de dix-huit ou vingt ans ; j'ose même assurer qu'il paraîtra tout à fait faux à ceux qui ont connu M. Cabanis, et ce sont la plupart des gens de lettres les plus célèbres de notre temps. Ils savent que cet homme, distingué par l'étendue et la variété de ses connaissances, autant que par les plus rares qualités de l'âme, joignait à un talent éminemment flexible le goût le plus pur et le sentiment le plus profond du beau en littérature.
Mais pour mettre les lecteurs à portée de reconnaître par eux-mêmes la vérité de ce que j'avance, et combien l'écrivain que je réfute était peu autorisé à manifester une opinion aussi peu avantageuse sur le compte d'un homme qu'il n'a point connu, je comparerai avec sa traduction quelques fragments tirés de la traduction manuscrite de cet illustre académicien, qui ma été confiée, et l'on jugera qui de lui ou de M. Aignan a le plus approché du modèle sublime d'après lequel ils ont travaillé l'un et l'autre.
On sait que le début de F Iliade a été universellement admiré pour la manière franche et rapide dont le poète vous fait en quelque sorte entrer au milieu de son sujet. La colère d'A-
chille, la cause de celte colère, les Dieux s'intéressant aux destinées de Troie ou à celles des Grecs, le caractère des deux héros qui jouent le rôle le plus important dans tout le poème, Fun parce qu'il est le chef de Tannée, et que rien ne se fait sans son ordre ou sans sa participation ; l'autre, parce qu'il en est le plus grand guerrier et que son absence seule donne lieu à des désastres qui rappellent à chaque instant vers lui les vœux et les pensées ; tout cela est annoncé ou du moins indiqué presque dès les premiers vers avec un art d'autant plus admirable qu'il se montre moins. Voici comment le nouveau traducteur a rendu ce début :
Chante le fier Achille et sa longue colère,
0 Déité ! raconte un repos sanguinaire
Qui plongea les héros au ténébreux séjour.
Et de leurs corps sanglants engraissa le vautour :
Ainsi ravait permis le maître du tonnerre.
Depuis le jour fatal, où, planant sur la terre,
l^a Discorde frappa de son sceptre odieux
Atride, roi des rois, Achille, fils des Dieux ;
Quel céleste courroux alluma cette haine ?
Le courroux d*ApoIIon. Quand le roi de Mjcène
Eut du prAtre Chrysès outragé les bandeaux,
Ce Dieu livra les Grecs aux rapides fléaux.
Et la contagion, poursuivant ses ravages.
Du Siniujs vengé dépeupla les rivages.
J'ai souligné ici plusieurs expressions qui me paraissent répréhensibles. Raconte un repos sanguinaire, n'est point dans le texte et ne pouvait pas y être, car on ne peut pas raconter un repos; de plus un repos sanguinaire ne signifie pas, comme le traducteur Va sans doute entendu, un repos qui a été cause que beaucoup de sang a été versé ; et si le lecteur devine ici la pensée de l'écrivain , il a le droit de lui dire ce que disait Fontenelle dans une circonstance à peu près pareille : « Je vous comprends bien, maïs je ne dois pas vous comprendre. »
Ainsi l'avait permis le maître du tonnerre.
Homère dit : « Ainsi s'accomplissait le décret do Jupiter. »