‹ MélangesChapitre 34 sur 269 · VI. AIGNAN. — ILIADE. \\i · texte numérisé non relu

VI. AIGNAN. — ILIADE. \\i

Leur dispute est paisible, et leur débat pradent. Telles, dans les étés, sous un soleil ardent, Du milieu des buissons, de nombreuses cigales Poussent de faibles cris, des voix toujours égales. Tandis qu'ils s'occupaient d'un siège hasardeux, Hélène, sur les murs, paraît à côté d'eux. Tous ces sages vieillards, étonnés à sa vue. Laissent de leurs discours la suite interrompue : «« Qu'elle est belle, en effet ! se disent-ils tout bas, « Tant d'attraits ont bien pu causer tant de combats ; « L'œil, toujours enchanté, croit voir une déesse; « Cependant^ qu'elle parte, et qu'Ilion renaisse. »

Ce dernier hémistiche est faible sans doute, et la pensée du poète, rendue avec fidélité par M. Aignan, n'y est point du tout exprimée; mais, dans tout le reste, il me semble que M. Cabanis l'emporte par la clarté, l'élégance et la douceur du style, et qu'il n'y a rien là qui ressemble ni à Lucain, ni à Ossian. Continuons : Priam rassure Hélène par des paroles pleines de bonté, et lui montrant celui qui parait le chef des guerriers ennemis, il lui en demande le nom.

Je reprends la traduction nouveUe :

«< Mon père, illustre roi que révère l'Asie,

« De crainte et de pudeur ton aspect m'a saisie.

« Pourquoi, quand j'ai quitté pour un hymen nouveau

« Mon époux, mes parents et ma iille au berceau,

« N*ai-je pas dans la tombe enseveli mon crime ?

« Quel est, demandes-ta, ce héros magnanime?

« C'est..., je me sens rougir à ce funeste nom,

« C'est le chef de vingt rois, l'auguste Agamemnon,

(c Monarque non moins 'grand que guerrier redoutable,

« Mon frère enfin, mon frère ^ ô crime détestable ! »

Priam jette sur lui des regards étonnés :

« Grand roi, de quels honneurs tes jours sont couronnés !

«< Pour te suivre aux combats, trop heureux fils d*Atrée,

« Que de Grecs ont quitté leur fertile contrée I

« Et moi, jadis aussi, j'obtins quelque renom,

« Lorsqu'à la voix d'Otrée et du bravo Migdon,

€ Contre les bataillons de l'Amazone altiérc,

a Des Troyens, sous mes lois, a flotté* la bannière;

a Je comptais cependant de moins nombreux soldats. »

Traduction de M. Cabanis :

c Mon père, dit Hélène, à votre augnste aspect,

Mon cœur, qui se retrace une vie imprudenle,

Est pénétré d*âmour et glacé d*époavante.

Votre bonté facile irrite mes remords...

0 dieux ! que n'ai-je vu le noir séjour des morts

Avant le jour coupable, où, quittant ma famille,

Un époux outragé, mes amis et ma fille.

Je voguai vers ces bords !... Partageant vos alarmes.

Hélas ! je dépéris, je me fonds dans les larmes...

Mon père ! quel guerrier me faites-vous revoir ?

C'est celui dont la Grèce adore le pouvoir,

L*auguste Agamemnon, l'exemple de la terre.

Grand dans Fart de régner, grand dans Fart de la guerre.

Longtemps il m'appela d'un nom plein de douceur;

C'était mon frère, hélas ! puts-je être encor sa sœur? »

Priam, du fils |d*Atrée admirant la puissance :

u Oh ! quel astre propice éclaira ta naissance,

« Mortel aimé du sort, monarque trop heureux !

c J'ai vu dans mon printemps les camps les plus nombreux;

« J'ai vu, sous les drapeaux de Migdou et d'Otrée,

u Des flots de combattants couvrir cette contrée,

«< Lorsque près du Sangar, alarmé pour ses bords,

« Ses rois de l'Amazone arrêtaient les efforts,

ce Et qu'en hâte, au secours de ces amis fidèles,

« J'amenai d'Ilion les forces fraternelles.

« Mais nos peuples nombreux, sans doute, n'auraient pas

« Égalé ceux qu'Atridc entraîne sur ses pas. »

Je ne pousserai pas plus loin cette comparaison des deux traductions de cet admirable épisode, la supériorité de celle de M. Cabanis sur celle du nouveau traducteur doit paraître évidente à tout lecteur qui a quelque sentiment de la poésie et des beautés d'Homère. Au reste, je n'ai voulu que détruire, par ces observations, les préventions défavorables que pouvait donner le jugement de M. Aignan contre un ouvrage qui n'est pas encore publié, parce que malheureusement Fauteur ne Va pas pu terminer, et que même il n'a pas pu mettre la dernière main à ce qu^il avait fait.

Page 1