SECOND EXTRAIT
V/liadcy traduite en vers français; suivie de la comparaison des divers passages de ce poème avec les morceaux correspondants des principaux poètes hébreux, grecs, français, allemands, italiens, anglais, espagnols et portugais ; par M. AiGNAN. Trois vol. in-12. — A Paris, chez Giguet et Michaud, imprimeurs-libraires, rue des Bons-Enfants, n° 34 1809. {Mercure de France, tome XXXVI, page 657.)
En général cette nouvelle traduction annonce un écrivain qui a beaucoup de facilité, le sentiment du rhythme et de l'harmonie propres à la poésie française et l'habitude d'écrireen vers ; il s'y trouve même beaucoup de pensées ingénieuses qui appartiennent au traducteur; mais c'est précisément ce que j'oserai lui reprocher; il me semble qu'il aurait dû prendre le plus grand soin de ne laisser paraître que l'esprit du grand poète, dont il se rendait l'interprète, ou plutôt son génie si sublime dans sa simplicité, et ne pas hasarder plusieurs traits, qui, malgré leur éclat, ou même par leur éclat inattendu, choquent le goût du lecteur qui s'est familiarisé avec le style toujours majestueux, la manière toujours noble et grande d'Homère et des écrivains qui l'ont pris pour modèle. Lorsqu'on rencontre des vers comme les suivants :
Nos victimes, nos vœux seraient-ils un vain songe? . Nos serments un parjure y et V oracle un mensonge ? La terreur le précède et le trépas le suit,
ou lorsqu'on vous parle de la pensée, qui
des objets absents prompte à s'entretenir, Des fruits de la mémoire enrichit Vavenir;
il est aisé de sentir que toutes ces antithèses brillantes, cette espèce de cliquetis de mots ou d'idées qu'on fait ressortir par
roppositîon des mois ou des idées contraires, sont une do ces ressources à Taide desquelles l'esprit des modernes a trop souvent tenté de remplacer les beautés plus réelles et d'un ordre bien supérieur, que les anciens et leurs plus illustres imitateurs ont répandues dans leurs ouvrages; mais lorsque le nouveau traducteur nous représente Âlceste, qui,
Victime Tolontatre offerte au dieu jaloux, Entra dans le tombeau d'où sortait son époux ;
on ne peut s'empêcher de se rappeler la plaisante indignation qu'éprouvait Boileau, lorsqu'en entendant Tourreil lire certains passages de sa traduction de Démosthëne, il saisissait avec force le bras de Racine, et lui disait : « Vous verrez qu'il donnera de l'esprit à Démosthëne. »
A cette première cause d'infidélité, qu'on pourrait attribuer àTabus de l'esprit, il s'enjoint une autre qui peut également donner un,e fausse idée d'Homère aux lecteurs qui ne le connaîtraient que parla traduction de M. Aignan; c'est qu'il ne s'est pas assez défié du penchant naturel que nous avons à substituer nos idées, nos connaissances, les notions familières que nous nous sommes faites des choses, à celles que veut ou que peut nous donner l'auteur que nous traduisons, et c'est un inconvénient dont on ne peut se garantir que par une étude approfondie de Técrivain original, et par des méditations suivies sur l'ensemble et sur les détails de ses connaissauoes et de ses opinions, sur l'état de la société à Tépoque où il a vécu. Une invocation aux Muses exprimée en ces termes :
Vous qui do.> hauts sommets de la voûte azuréo,
Des siècles, comme un point, eml)rassoz la durée, etc.
ne peut pas être fidèlement traduite d'Homère; la notion mathématique du point, ridée abstraite de durée, l'idée plus abstraite encore de la durée des siècles comparée à un point, que de choses entièrement étrangères au Ksiècle où vécut l'auteur de