‹ MélangesChapitre 37 sur 269 · VI. AIGNAN. — ILIADE. H · texte numérisé non relu

VI. AIGNAN. — ILIADE. H

que toutes les fois que Ton désigne quelque être physique et matériel par une expression métaphorique, il n'est pas permis de lui prêter des actions ou de le représenter dans des situations dont l'expression ne se trouverait plus d'accord avec colle dont on s'est servi pour le désigner; par exemple, si l'on dit la Grèce pour désigner les guerriers grecs, on ne pourra pas dire :

Mais Ajax reconnaît la main toute-puissante Qui livre à la terreur la Grèce T^àlUsante,

et lorsque Hector s'avance au milieu du champ de bataille pour faire des propositions aux chefs ennemis, on ne dira pas :

Faites silence, Hector veut par/er à la Grèce.

De même, si l'on peut dire d'un héros qui passe pour être le fils d'une déesse, qu'il est un rejeton des dieux, il est bien évident qu'on ne pourra pas dire :

Le rejeton des dieux Tombe sur ses gmoux, etc.

parce qu'il y aurait ici contradiction entre l'expression figurée et l'expression physique et naturelle. Qu'on voie avec quel art Racine emploie les mots propres et prépare les expressions métaphoriques qu'il veut y joindre, dans ces vers do son Iphi" génie :

Déjà Prianj pàlity déjà Troie, en alarmes. Redoute mon bûcher ei frémit de vos larmes,

cl dans presque tout ce qu'a écrit ce grand poète.

Au reste, les observations critiques que je me suis permis de faire jusqu'ici ne portent que sur des détails; et en supposant que je ne me sois pas trompé, il serait aisé à Tauleur, avec le talent facile dont il paraît doué, de faire disparaître de son ouvrage les taches légères que j'ai indiquées, quand même elles seraient plus nombreuses encore qu'elles ne le sont on

as MÉLANGES DE FEU FRANÇOIS THUROT.

oiïot. Mais je dois avouer que j'ai été généralement frappé dans cette nouvelle traduction d'un inconvénient qui m'a paru extrêmement grave : c'est que presque toujours les traits particuliers et caractéristiques par lesquels Homère signale en quelque sorte ses personnages, les objets, les situations, les sentiments qu'il décrit, se trouvent fondus dans des expressions vagues et générales, et plutôt résumés, s'il le faut ainsi dire, qu'imités fidèlement ou copiés avec exactitude par le traducteur. Il me semble, en un mot, que ce qui manque essentiellement à son ouvrage, c'est ce qu'on doit appeler proprement la couleur homérique.

Qu'il me soit permis, pour mieux faire entendre ma pensée, d'emprunter les expressions de Thomme célèbre dont j'ai déjà cité quelques morceaux dans mon précédent article, et qui, non content de consacrer à la traduction d'Homère quelquesuns de ses moments de loisir, avait profondément médité sur le génie et sur le caractère particulier de l'écrivain qui faisait ses délices. Dans une lettre à un de ses amis (1), destinée à servir de préface à une partie de la traduction qu'il avait dessein de publier, pour sonder le jugement du public sur cet ouvrage, il s'exprimait ainsi :

(( Une qualité qui distingue éminemment Homère , c'est celle à' individualiser y pour ainsi dire, ses tableaux. L'imagination se plaît à ce rapprochement, qui, de traits épars dans la nature, forme un ensemble régulier; mais le sentiment ne s'attache point à ces généralités artificielles; il lui faut ou tel homme, ou tel être quelconque, ou telle particularité dans les images qui lui sont offertes pour que son émotion, se joignant à l'admiration de l'esprit, en fixe les souvenirs par des empreintes ineffaçables. Cette qualité seule a suffi plus d'une fois pour rendre intéressante la lecture d'écrivains d'ailleurs très-

(1) [L'auteur même de Tarticle» François Thurot. Cette lettre intéressante a été imprimée dans les Œuvres complètes de Cabanis (t. V, pp. 277 et suiv.), sous sous le titre de L'étiré à M. T**, sur les poèmes cTHomère, Elle est suivie de fragments de la traduction de Cabanis.]

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